Jacques Chirac va voter François Hollande. Ainsi d’ailleurs que sa fille, Claude, et son gendre. Son entourage nous l’affirme. Seule, Bernadette qui, au fond, ne s’est jamais très bien entendue avec son mari militera jusqu’au dernier moment en faveur de Sarkozy.
Même si l’ancien président a lui-même, il y a déjà plusieurs mois, déclaré publiquement son intention de voter pour le candidat socialiste, il y a, bien sûr, quelque chose d’un peu indécent à le faire parler aujourd’hui alors qu’on sait qu’il est malade et n’a, peut-être, plus toute sa tête à lui.
Mais Claude qui n’a jamais été d’accord sur rien avec sa mère a vraisemblablement été choquée par l’engagement ostensible de Bernadette (qui en a beaucoup rajouté ces derniers temps) et a donc estimé de son devoir de faire savoir publiquement que tous les Chirac ne versaient pas dans la sarkomanie.
A l’inverse de Bernadette qui a longtemps rêvé que Sarkozy devienne son gendre, Chirac a toujours détesté celui qu’il a appelé successivement « le nain ambitieux », dans les années 80, « le petit traitre », dans les années 90, « le nabot malfaisant », dans les années 2.000. Aux yeux de Chirac, Sarkozy n’a toujours été qu’un petit arriviste, sans foi ni loi, prêt à tout et à n’importe quoi et qui n’avait évidemment pas l’envergure d’un homme d’Etat.
Comprenant qu’avec Chirac dont il voulait imiter la carrière, il n’avait aucune chance d’arriver à ses fins, Sarkozy a réussi son ascension au sein du RPR puis de l’UMP en se présentant résolument en anti-chiraquien, d’abord en jouant à fond la carte de Balladur puis en menant campagne sur le thème de « la rupture » (avec, bien sûr, le chiraquisme). On se souvient de l’époque où Sarkozy, pourtant ministre de l’Intérieur ou de l’Economie dans les gouvernements Raffarin ou Villepin, traitait le président de la République de « roi fainéant » et le comparait à « Louis XVI bricolant ses serrures à la veille de la Révolution ».
Que la profonde antipathie de Chirac à l’égard de Sarkozy des débuts se soit transformée en réelle détestation est évident. Pendant tout son quinquennat, Sarkozy a tout fait pour « mettre la rate de Chirac au court bouillon » selon l’expression de l’ancien président. Le « bling-bling » affiché dès la soirée du Fouquet’s, la soumission devant les Etats-Unis, puis l’Allemagne, puis les marchés, les tentatives de séduction de l’extrême-droite et une politique sécuritaire flirtant souvent avec la xénophobie, le passage en force de quelques réformes, la carte judiciaire ou les retraites, tout cela ne pouvait que scandaliser l’héritier de Pompidou et d’Henri Queuille qui avait réussi à incarner, à lui seul, le gaullisme et le radical-socialisme.
En se « droitisant » à outrance, Sarkozy a déplacé la ligne de fracture qui séparait traditionnellement la droite et la gauche. Désormais, et par la faute de Sarkozy, on a une droite « dure », parfois bien proche de l’extrême-droite, et, de l’autre côté du fossé, un centre-droit parmi lequel on retrouve les gaullistes, les démocrates-chrétiens, les radicaux, qui, manquant de leader, est bien obligé de se rallier à une gauche devenue molle en s’affublant du masque de la social-démocratie.
« Plutôt Hollande, le capitaine de pédalo, que Sarkozy-la-brute qui a tout raté et divisé les Français » est, sans doute le slogan que murmure aujourd’hui Chirac.
Et l’ennui pour le président-candidat est qu’à quatre jours du premier tour de scrutin bien des gens semblent reprendre en chœur ce slogan. Que Brigitte Girardin et quelques villepinistes, Corinne Lepage, Jean-Jacques Aillagon aient rallié officiellement, ces dernières heures, Hollande n’a strictement aucune importance. Ils ne pèsent rien. Quant à Martin Hirsch et Fadela Amara qui avaient trahi leur camp pour un plat de lentilles, personne ne leur reprochera de trahir leur bienfaiteur d’un instant en rejoignant leur corps d’origine maintenant que la défaite est programmée. Les rats, dont l’élégance n’est pas la première des vertus, quittent toujours les navires en perdition.
Mais l’important est de savoir si les Français qui ont fait de Chirac, dès son départ de l’Elysée, leur homme politique préféré, vont, comme lui, choisir un candidat qui a été assez malin pour se présenter en brave type un peu anodin ou un sortant au bilan-boulet qui a cru habile de jouer les matamores.
Pompidou aimait répéter que « La présidentielle se gagne toujours au centre ». On peut ajouter qu’en période de crise, les Français qui sont fondamentalement « rad-soc » préfèrent sans doute un mollasson même de gauche à un fanfaron de droite qui semble à bout de souffle.

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