Quelques jours loin de Paris, passés à pêcher le brochet, permettent, même si l’on revient bredouille, de redécouvrir un certain nombre de réalités de la France dite « profonde », c’est-à-dire, il ne faut jamais l’oublier, celle qui fait les élections.
Au fin fond de l’Anjou où l’on ne lit guère les sondages ni n’écoute les ragots du microcosme parisien, on se préoccupe beaucoup plus des difficultés du jour que du scrutin de la semaine prochaine. Dans tous les villages, de nombreux magasins sont à vendre et les commerçants qui résistent encore font grise mine. Les guinguettes des bords de Sarthe sont vides et dans les bistrots, jadis si joyeux, les amateurs de Coteaux du Layon et de fritures d’anguilles se lamentent. « Cette fois, on ne s’en sort plus ! ». L’hiver a été rude et le printemps est sinistre.
A écouter « les braves gens », personne ne semble attacher la moindre importance à cette élection présidentielle qui fait les délices de la capitale. Quand on aborde le sujet, on a l’impression d’évoquer un sport étrange et même étranger dont, ici, on se désintéresse totalement et dont on veut même ignorer les règles.
« La France profonde » ne croit plus en la politique. « Tous des incapables ! Droite comme gauche, ils nous ont conduits dans le mur ! » Pour ces petits notables locaux, pour ces paysans jadis fortunés, le personnel politique a capitulé pitoyablement, depuis longtemps, devant des forces maléfiques. « C’est la faute à Bruxelles », disent ceux qui ont dû se soumettre aux quotas ou se mettre aux normes européennes, souvent absurdes sur le terrain. « C’est la faute à la finance », surenchérissent ceux qui viennent de découvrir les agences de notation et le triple A perdu.
Le pharmacien est formel : « Ils nous racontent que la crise est un cataclysme, un cyclone, un raz-de-marée, un tsunami. Mais, Bon Dieu, la crise n’est pas tombée du ciel. Ce n’est pas une catastrophe naturelle. Il y a des responsables, qui ont fait n’importe quoi, qui ont joué aux apprentis sorciers, qui se sont crus plus malins que tout le monde ». Le viticulteur en rajoute : « Cela fait plus de trente ans qu’ils nous disent, tous, que leurs prédécesseurs ont été des jean-foutres qui ont conduit le pays à la ruine et qu’ils vont, eux, tout sauver. Et ça a toujours continué à dégringoler ».
On pourrait croire qu’ici l’abstention sera massive. Et d’autant plus que, pour tous, la campagne a été interminable, décevante, à coté de la plaque.
Interminable parce qu’elle a, en fait, pour eux, commencé il y a des mois avec l’affaire DSK qui a éliminé, dans des circonstances pour le moins inattendues, celui qu’à Paris on annonçait déjà élu. Puis, il y a eu les longues semaines de la primaire de gauche. Au village, on avait cru comprendre que c’était Montebourg-la-révélation qui l’avait emporté avant de réaliser que le combat n’avait, en fait, opposé que deux apparatchiks du PS, l’ancien premier secrétaire de la rue Solferino et celle qui lui avait succédé. Hollande-le-mollasson et Martine Aubry la dame des 35 heures. Ca n’a pas fait rêver dans les chaumières.
Et ça a continué au fil des mois. Au café de la Mairie, on avait alors appris que Hollande l’emporterait haut-la-main. Et même dans un second tour qui l’opposerait, selon toutes vraisemblances, à Marine Le Pen ou, peut-être, à Bayrou. Mais rapidement on a compris que les politologues s’étaient encore trompés, que Marine Le Pen n’avait pas le talent de son père et que, pour sa troisième tentative, Bayrou était à bout de souffle et d’arguments. Ni l’héritière ni le récidiviste n’arriverait en finale.
Ce fut alors comme pour la primaire de gauche. « Dans le poste », les gens de Paris ne parlaient plus que de « la révélation » de cette présidentielle. Ce n’était plus Montebourg mais Mélenchon. Mais là encore il ne s’agissait que d’un jeu très parisien qui n’amusait que les gazettes. Les dés étaient pipés. C’était décevant.
On allait donc avoir à choisir entre Hollande-le-socialo et Sarkozy qu’on rendait forcément responsable de tous les malheurs du pays et du village puisque c’était lui qui était sur le trône. Le « duel des Titans » aurait pu réveiller la campagne et surtout les campagnes. Il fut hors sujet. Alors qu’« ils » auraient dû s’étriper sur l’agonie de l’agriculture, des petites industries, des villages, ils se chatouillèrent à fleurets mouchetés sur la viande halal, le terrorisme islamiste et le permis de conduire…
L’Anjou ressemble à s’y méprendre à la France. Plutôt à droite, assez légitimiste mais totalement désabusée et souvent écoeurée. En fait, accablée par le déclin. Elle avait voté pour Sarkozy mais elle ne l’a jamais aimé. Elle ne croit plus en lui mais ne croit plus en personne. Elle regarde Hollande avec indifférence. Un pis-aller dont on se méfie. Va-t-il nommer Martine Aubry à Matignon et faire entrer les amis de Mélenchon au gouvernement ?
Les Angevins ont regardé les dix candidats défiler hier et avant-hier à la télévision. Ce matin, les commentaires au marché étaient révélateurs. « Le plus sympa c’est Poutou », « C’est quoi exactement les attaques d’Eva Joly contre Sarkozy à propos d’affaires louches ? », « C’est quand même curieux que les journalistes n’aient pas interrogé Sarkozy sur le chômage. Ils ne savent peut-être pas qu’il est le président sortant ». Mais personne n’avait rien retenu de ce qu’avaient dit Hollande et Sarkozy…

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