Jusqu’à présent, on pensait que Le Monde roulait pour François Hollande, impression confirmée par la lecture de tous les éditoriaux, tous les articles, tous les reportages et même tous les entrefilets que, depuis des mois, le quotidien du soir de nos élites bien pensantes avait consacrés à la campagne présidentielle. Et voilà soudain qu’on s’aperçoit que le journal appartenant à Pierre Bergé et à ses copains milliardaires a retourné sa veste et fait le jeu de Nicolas Sarkozy.
Le Monde vient, en effet, de publier –à la « une » et dans deux pages intérieures- un grand papier que Le Figaro lui-même n’aurait pas osé faire paraitre. C’est épouvantable pour le favori des sondages, le candidat du PS que certains donnent déjà élu triomphalement.
Le Monde nous annonce froidement la liste du gouvernement que Hollande va former dès le lendemain de sa victoire. Avec quelques conditionnels, bien sûr. Mais cela donne tout de même de quoi frémir.
A Matignon, ce sera Martine Aubry, aux Finances, Michel Sapin, au Quai d’Orsay, Laurent Fabius, à la Défense, Yves Le Drian, à l’Intérieur, François Rebsamen, à la Justice, André Valini, à l’Education, Vincent Paillon, aux Affaires sociales, Marisol Touraine, à la Culture, Aurélie Filippetti.
Naturellement, par prudence, Le Monde évoque aussi quelques outsiders possibles. Ayrault ou Fabius à Matignon, Moscovici ou Cahuzac à Bercy, Baylet à la Défense, Valls à l’Intérieur, Montebourg à la Justice, Delanoë à la Culture. Mais c’est visiblement pour faire semblant d’entretenir le suspense.
Trois choses frappent d’abord dans cette équipe : le retour des éléphants d’antan, avec Martine Aubry et Fabius en tête, l’oubli de la fameuse parité hommes-femmes promise qui n’est pas respectée et l’absence des écologistes et du Front de gauche qui n’ont pas la moindre part du gâteau.
En fait c’est tout l’Etat-major de la rue de Solferino qui va s’installer autour de la table du Conseil des ministres.
On ne peut, bien sûr, pas reprocher à Hollande de faire appel à ses amis, mais il est évident que cet article du Monde va refroidir un certain nombre d’électeurs qui s’apprêtaient à voter Hollande. Ils s’attendaient au « changement » et on va leur offrir du réchauffé, du surgelé, du décati. Fabius a fait sa première entrée au gouvernement il y a 31 ans, « la dame des 35 heures » et Michel Sapin il y a 21 ans et les autres aussi occupent le devant de la scène ou en tous les cas les coulisses de notre théâtre politique depuis des années.
Le plus cruel de cet article c’est qu’il va ouvrir les yeux des électeurs. Beaucoup de Français s’étaient mis à apprécier Hollande parce qu’ils avaient compris qu’il était le mieux placé pour les débarrasser de Sarkozy, de Copé, de Bertrand, de Nadine Morano et de toute cette clique qu’ils ne supportaient plus. Et voilà qu’en lisant ces pages, ces électeurs s’aperçoivent que, non contents de chasser cette bande de malotrus, les socialistes ont bien l’intention de s’installer, eux-mêmes, à leurs places. C’était, bien sûr, prévisible mais personne jusqu’à présent n’avait osé le formuler avec cette précision.
Les Français préfèrent, pour l’instant, Hollande à Sarkozy, mais préfèrent-ils vraiment Martine Aubry à Fillon, Sapin à Baroin, Fabius à Juppé ? Pas sûr. Le futur gouvernement pourrait en décevoir rapidement plus d’un. Or ce sera ce gouvernement qui devra faire gagner la gauche aux législatives pour que Hollande ait une majorité.

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