La vraie, la grande question de cette campagne présidentielle n’est pas de savoir si les courbes des sondages vont se croiser, si le rejet dont souffre Sarkozy va être plus fort que le peu d’enthousiasme que suscite Hollande, si les centristes vont basculer à droite ou à gauche, ni même si Marine Le Pen va réussir un score inattendu mais bien de savoir si cette succession de meetings « décisifs », de déclarations « essentielles » et d’émissions de télévision « capitales » ne va pas finir par écoeurer totalement les électeurs.
En principe, on pouvait s’attendre à des mouvements de foule vers l’un ou l’autre des deux candidats et pourquoi pas vers les deux, or on a bien l’impression qu’il commence à y avoir saturation. Les Français semblent en avoir assez de ce combat de coqs agrémenté par la guerre des instituts de sondages. Alors que nos deux protagonistes devraient représenter et défendre deux conceptions de la société, du monde, de l’Europe et surtout de la France, on les voit se livrer à une petite guéguerre populiste en sortant, chaque jour, de leur manche de petites, toutes petites idées, le plus souvent « à la con ».
Il y en a un qui veut taxer à 75% les revenus dépassant le million d’euros par an et l’autre qui veut pourchasser les exilés fiscaux. Un qui veut renégocier les accords européens sur les équilibres financiers, l’autre qui veut renégocier les accords de Schengen sur la liberté de circulation des personnes. Les deux savent parfaitement qu’ils lancent là, en pâture à « la populace », des gadgets purement démagogiques qu’ils n’ont bien sûr, ni l’un, ni l’autre, absolument pas l’intention d’essayer de mettre en œuvre au cas où ils seraient élus.
Et « la populace » en question a parfaitement compris que l’un tentait de faire de la surenchère sur sa rivale de l’extrême-droite et que l’autre essayait d’en faire de même sur son concurrent d’extrême-gauche.
On dira que c’est classique. Au premier tour, on tente de rassembler son camp et donc d’éliminer les adversaires de son camp et ce n’est qu’au second tour qu’on s’en prend résolument à l’ennemi d’en face. Oui, mais jamais, jusqu’à présent, le candidat officiel de la droite et celui de la gauche ne s’étaient contentés de reprendre à leur compte ou presque les propositions de leurs extrémistes. Sarkozy nous revend du Marine Le Pen, Hollande du Mélenchon. Les stars nous récitent le texte des figurants !
Pour les électeurs, il y en a trop et pas assez. Trop de plateaux de télévision, d’émissions spéciales, de bains de foules, de discours enflammés, des promesses en l’air. Pas assez d’idées sérieuses, de programmes consistants, de visions d’ensemble.
Tout le monde sait sans toujours le reconnaitre que les Français, la France, l’Europe et même la planète vivent actuellement l’un des plus fabuleux chamboulements de l’Histoire. L’Occident ne domine plus le monde. L’Europe n’est plus qu’un tout petit ramassis de pays à la ramasse. Tout se passe –c’est-à-dire l’avenir se décide- maintenant à Pékin, à Delhi ou à Brasilia. Le Qatar rachète nos palaces, nos clubs sportifs, nos entreprises et fait la charité dans nos quartiers pourris. Et dans notre petite cacophonie de bistrot, nos ténors aphones s’entredéchirent sur la meilleure façon de faire rendre gorge à nos milliardaires, sur les heures supplémentaires, sur les faux chômeurs, le mariage des homosexuels et la viande halal. Les débats de cette présidentielle ne sont pas seulement dérisoires. Ils sont ridicules, grotesques.
Finalement, le sinistre Guéant avait, en partie, raison. Il y a des civilisations supérieures aux autres. Et, comme Valéry l’avait annoncé, la notre est en train de mourir. C’était cela le vrai sujet de cette présidentielle. Aucun des candidats n’ose l’évoquer.
On comprend que les Français soient déçus et qu’ils commencent à avoir assez de ce spectacle. Ils n’ont plus l’âge d’applaudir Guignol.

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