On sait maintenant sur quel scénario vont se jouer les présidentielles. Ce sera « valeurs », le mot-clef qu’a adopté Nicolas Sarkozy, contre « humanisme », le terme que commencent à utiliser ses adversaires, Hollande, Bayrou ou Villepin.
Le tout est, naturellement, de savoir ce que valent « les valeurs » de Sarkozy et si « l’humanisme » prôné par les autres peut être autre chose qu’une utopie totalement dépassée par les événements.
La première des « valeurs » évoquée par le président sortant est… le travail. Cela rappelle un peu la France louis-philipparde de Guizot qui conseillait aux Français de s’enrichir et cela a un petit fumet pétainiste (et donc bien déplaisant) quand Vichy mettait le travail avant la famille et la patrie.
Personne ne conteste qu’il faille travailler pour vivre -si ce n’est vivre pour travailler- mais tout le monde sait qu’on ne trouve pas de travail sous les sabots d’un cheval et que si la France compte plus de 4 millions et demi de chômeurs ce n’est pas la faute de ces chômeurs mais bien celle d’une économie nationale en déliquescence, désindustrialisée, ayant perdu toute compétitivité, n’inventant plus rien et dont les produits sont désormais considérés comme de la « camelote » sur tous les marchés internationaux.
Après un quinquennat qui avait commencé sur le thème tonitruant du « travailler plus pour gagner plus » et qui s’est soldé par une véritable explosion du chômage, une croissance nulle et donc un pays en récession, Sarkozy risque fort d’être ridicule en se targuant de promouvoir « la valeur » travail. Elle est pour l’instant dévaluée et dire à des chômeurs qu’ils feraient mieux de travailler relève de la provocation. On sait que Sarkozy est un provocateur. Cela lui avait réussi en 2007 mais le grand public semble s’être lassé de toutes ses fanfaronnades.
En jouant les « durs » sans pitié pour les chômeurs, les étrangers, les homosexuels et même les agonisants, Sarkozy veut « cliver » (c’est le grand mot actuellement la mode à l’Elysée) et espère séduire l’électorat d’extrême droite. Mais il a surtout, évidemment, ouvert un boulevard à tous les concurrents.
Les Français n’aiment pas la schlague et considèrent que le rôle de l’Etat n’est pas de les conduire, au pas de l’oie, vers des usines en tirant une balle dans la tête de ceux qui restent sur le bord du chemin, mais bien, au contraire, d’être « le protecteur » des défavorisés, des plus faibles et des exclus.
Tout le monde critique l’assistanat généralisé mais chacun reconnaît que la solidarité (c’est-à-dire l’aide à ceux qui en ont besoin) est l’un des premiers devoirs régaliens de l’Etat et chacun a vu qu’en période de crise cet assistanat permettait aux plus faibles de ne pas sombrer dans le désespoir absolu et de ne pas descendre dans la rue. La situation de la Grèce en pleine insurrection populaire devrait faire comprendre aux défenseurs intransigeants de l’orthodoxie comptable qu’en imposant leurs diktats ils risquent fort de mettre le feu aux poudres.
En se prenant pour un grand fauve (qu’il n’est pas) Sarkozy fait, en réalité, l’éloge de ce qu’on appelait autrefois « la loi de la jungle », celle des plus forts dont la devise a toujours été « malheur aux vaincus », aux faibles, aux incapables, à ceux qui n’ont pas pu se payer une Rolex.
Mais « le troupeau des vaincus » est devenu en France gigantesque, avec ses hordes de chômeurs, de petits bourgeois déclassés, de jeunes sans avenir, d’enfants des banlieues sans espoir, de vieux devant se priver.
Les adversaires de Sarkozy ont sûrement raison d’évoquer l’humanisme. Les Français en ont assez des technocrates qui s’imaginent tout savoir et qui ne savent faire que des additions. Ils voudraient qu’on respecte un peu et enfin « la personne humaine ».
C’est quoi l’humanisme en politique ? Les articles 10 et 11 du préambule de la Constitution de 1946, repris dans le préambule de la Constitution de 1958, en donnent presque une définition : « La Nation assure à l’individu les conditions nécessaires à son développement (…) Elle garantit à tous la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». C’est gravé dans le marbre et dans l’inconscient des Français.
Ce texte, fortement inspiré du programme du Conseil National de la Résistance, et qui n’a jamais été appliqué à la lettre est-il devenu une utopie ? La Nation peut-elle encore « garantir à tous des moyens convenables d’existence » ? Les économistes affirment que « non ». Mais pour une fois ce ne sont pas eux qui auront la parole, ce sera « le peuple ». Et lui il a encore le droit de rêver.
Pour l’instant, il a le choix entre un homme qui déclare la guerre aux chômeurs et un homme qui a pour ennemi « le monde de la finance ». L’un risque de se rendre odieux (même avec le ralliement pitoyable de Christine Boutin, une honte pour cette grenouille de bénitier !) et l’autre d’apparaître comme un doux rêveur.
Il est peut-être encore temps de trouver un troisième homme. Pourquoi pas… un gaulliste social ?

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