La campagne présidentielle commence à dégénérer. On s’y attendait. En face de la crise économique, sociale et morale que connait le pays, les différents candidats sont désarmés, sans arguments, sans idées. Alors, au lieu de nous parler du chômage qui augmente, de la misère qui s’étend, des déficits qui se creusent, de l’Etat et de ses services qui se délitent, ils vont tenter d’amuser la galerie et les électeurs avec des débats d’une autre époque, d’une autre planète.
« L’affaire » Guéant-Letchimy est très révélatrice. Personne ne peut reprocher au ministre de l’Intérieur de préférer les régimes qui prônent les Droits de l’homme, la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes aux dictatures et aux théocraties chez lesquelles la loi autorise la polygamie, la lapidation des femmes adultères, l’amputation des voleurs, l’excision des filles, voire l’esclavage. Tout le monde reconnait que les citoyens de nos pays occidentaux sont, à priori, plus heureux que les Afghans vivant sous la dictature des Talibans, les Iraniens soumis aux diktats des ayatollahs ou les femmes des harems d’Arabie qui n’ont même pas le droit de conduire une voiture.
Guéant affirme qu’il ne visait personne en énonçant ces lieux communs. C’est évidemment faux. Chacun sait que si les pays où l’on piétine les Droits de l’homme sont nombreux, c’est dans les pays qui pratiquent l’Islam rigoureux qu’on ignore, en plus, l’égalité hommes-femmes. Guéant s’en prenait bel et bien aux théocraties du Proche-Orient et à toutes celles qui semblent fleurir actuellement en Egypte, en Tunisie ou en Libye (grâce à nous). Qui pourrait le lui reprocher ?
Il a sans doute eu tort d’utiliser le mot « civilisation » qui prête à confusion. L’Egypte pharaonique, la Chine, l’Inde, la Grèce, Rome, le monde arabe, les Aztèques, la Perse, l’empire ottoman et quelques autres nous ont légué de très grandes civilisations qu’il serait absurde de comparer et de vouloir hiérarchiser. Ce n’est d’ailleurs pas de cela dont il s’agit. Quand pour défendre notre système (et plus encore le président de la République) Guéant s’en prend à certains régimes islamistes, sans les nommer, on ne veut pas croire qu’il s’attaque aux « civilisations » arabe, perse ou afghane.
Cela dit, il faut bien reconnaitre que les régimes les plus rétrogrades d’aujourd’hui (Iran, Afghanistan, monarchies du Golfe, etc.) s’appuient pour trouver une pseudo légitimité, sur des interprétations discutables de leurs textes sacrés, de leur passé et précisément de leur « civilisation » d’antan. Les Islamistes qui veulent réinstaurer le califat au nom d’une « civilisation » d’autrefois sont inquiétants. Il est bon qu’un ministre de la République, aussi antipathique soit-il, ait eu le courage de le dire, même à mots couverts.
Que Guéant ait voulu faire un clin d’œil à l’électorat de l’extrême-droite n’est pas impossible. Mais, en même temps, il tentait, peut-être, de rassurer les démocrates attachés à la laïcité qui n’avaient pas apprécié les dérives démagogiques de Sarkozy sur « la diversité », « la discrimination positive », le curé plus utile que l’instituteur, etc. autant de dérapages qui laissaient croire que le président de la République avait oublié que « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale » comme l’affirme l’article premier de la Constitution.
Quoi qu’il en soit la réaction du député de la Martinique apparenté au groupe socialiste attaquant bille en tête Guéant et évoquant « le nazisme » et « les camps de concentration » était totalement inadmissible. On peut être hostile aux théocraties sans être un suppôt d’Hitler et défendre les fondements de la démocratie sans souhaiter rouvrir les camps de la mort. Serge Letchimy, le descendant d’esclave qui semble ignorer que la France a aboli l’esclavage depuis bien longtemps aurait évidemment dû se taire. Il aurait même été assez malin de sa part de donner raison à Guéant en faisant remarquer au ministre de l’Intérieur qu’il ne s’était pas toujours présenté en grand défenseur des valeurs de la République.
Mais la vraie question qui se pose est de savoir si ce débat passionne vraiment les Français et s’il est au cœur même de toutes leurs préoccupations d’aujourd’hui. Evidemment non. Les Français en ont d’ailleurs sans doute plus qu’assez qu’on leur parle de l’esclavage, des génocides arméniens ou autres et des pages les plus noires de notre Histoire.
A l’Elysée, on nous raconte que Sarkozy compte « mettre son treillis » et partir en campagne contre François Hollande avec des thèmes bien précis sur la Nation et « les grands sujets de société ». Guéant aurait servi d’éclaireur en lançant son ballon d’essai.
Le candidat socialiste s’étant déclaré favorable au mariage des homosexuels, à l’euthanasie et au droit de vote des étrangers, Sarkozy va contrattaquer sur ces sujets qui, à ses yeux, « clivent » l’électorat. Sa campagne risque donc fort de tourner à la croisade. Rien ne dit que ce soit une bonne idée.
D’abord, parce qu’en se contentant de riposter à son adversaire, il lui laisse le choix du terrain et semble cruellement manquer d’idées lui-même. Ensuite, parce que faire du anti-Hollande à outrance sur ces thèmes dits « de société » ce sera se « droitiser » encore davantage et donc faire fuir tous les électeurs centristes encore hésitants. Enfin et surtout, parce que, aujourd’hui, les Français, dans leur écrasante majorité, se « contrefoutent » de la hiérarchisation des civilisations, du statut des homosexuels, de la gestion de la fin de vie et du vote des étrangers.
Ce qui les intéresse c’est la baisse de leur pouvoir d’achat, la menace du chômage, l’augmentation des prélèvements, la crise du logement, celle de l’école. Ils ne se sentent menacés ni par les Talibans, ni par les homosexuels, ni par la mort, ni par le vote des étrangers mais par les 70 milliards de déficit de notre balance du commerce extérieur qui prouve, mieux que tous les discours, que la France n’est plus compétitive, plus « dans le coup » et qu’elle va donc encore dégringoler dans le gouffre.
Les Français n’ont pas besoin d’un président partant en croisade contre les Barbares, les Sarazins et les homosexuels, ils veulent un président qui leur assure « la poule au pot ». Mais il est sûrement plus difficile de guerroyer contre le chômage que contre les fantasmes.

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