C’est à la fois une bonne nouvelle et une claque pour Sarkozy. On peut de nouveau contester le génocide arménien, si on en a envie, et le président-candidat a raté l’opération de charme électoraliste qu’il avait lancée à l’intention des 500.000 électeurs d’origine arménienne.
Le Conseil constitutionnel a retoqué, hier, la loi qui prévoyait de sanctionner (jusqu’à un an de prison !) toute personne osant remettre en cause le génocide des Arméniens par les Turcs, en 1915. Les Sages de la rue Montpensier ont considéré que ce texte (adopté par l’Assemblée Nationale et le Sénat) était contraire à la Constitution puisqu’il portait, évidemment, atteinte à la liberté d’expression. Ils ont eu parfaitement raison.
Personne ne nie qu’au cours de la guerre de 14, le pouvoir ottoman finissant, allié de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, ait massacré des centaines de milliers d’Arméniens qu’il accusait, à tort ou à raison, d’être du côté des Alliés, Français et Britanniques. Les témoignages des survivants, les images des tueries, les villages détruits, les charniers découverts sont assez nombreux pour attester de l’horreur de cette répression que rien ne justifiait, si tant est que des massacres puissent jamais être justifiés. Mais là n’était pas le problème.
Le problème se résumait à deux questions. D’abord, est-ce au pouvoir législatif d’écrire l’Histoire ? Ensuite, une loi peut-elle interdire aux citoyens de penser et d’exprimer ce qu’ils veulent ?
Il va sans dire qu’un Parlement, aussi respectable soit-il, n’a strictement aucune compétence pour décider si tel ou tel fait historique s’étant déroulé il y a quelques décennies ou quelques siècles, en France ou au bout du monde, a été une guerre de libération, un crime contre l’humanité, une révolution qui a fait avancer considérablement la société humaine ou un génocide.
C’est aux historiens, et à eux seuls, d’en débattre et de nous dire ce qu’on peut, éventuellement, penser des Croisades, des Dragonnades, des Guerres de Vendée, de la Terreur, de la campagne espagnole de Napoléon, de la Commune, de la Révolution de 1917, etc. Ils ne sont d’ailleurs jamais d’accord entre eux et les images des pages de l’Histoire qu’ils nous présentent changent du tout au tout au fil des années et des modes.
Pour ce qui est de l’Histoire contemporaine qui devrait pourtant être plus facile à comprendre, c’est pire encore. Staline « le petit père des peuples » et Mao « le grand timonier » étaient glorifiés dans tous nos livres, par nos meilleurs historiens, il n’y a pas si longtemps.
Et il est très vraisemblable que les historiens nous donneront, un jour, une toute autre image de la colonisation, des guerres « coloniales » et de « l’émancipation des peuples » qui les suivit. Il leur suffira de rappeler que cette colonisation fut prônée par des hommes comme Jules ferry ou Léon Blum, au nom du « devoir des nations civilisées à apporter le progrès » aux peuples qu’ils considéraient comme « inférieurs », d’évoquer la terreur et la torture pratiquées d’un côté comme de l’autre et de faire le bilan des trente ou quarante premières années d’indépendances.
Certes, il y a quelques drames épouvantables qui ne peuvent guère être sujets à débat. L’esclavage, la Shoah ou ce massacre des Arméniens, par exemple. Mais il était inutile que nos législateurs les inscrivent dans la loi. Ils étaient déjà gravés dans notre mémoire collective.
Où nos élus ont totalement dépassé leurs droits c’est quand, pour complaire à quelques lobbies qu’ils pensaient électoralement puissants, ils ont cru pouvoir faire poursuivre en justice ceux qui, usant de la liberté d’expression garantie par tous nos textes, contestaient l’horreur de ces crimes historiques. Si c’est aux historiens de raconter l’histoire, et non pas aux politiques, c’est à l’opinion de juger les commentateurs de cette histoire et non pas aux magistrats.
Il était ridicule d’inscrire dans une loi française que le massacre des Arméniens perpétré par les Turcs au début du siècle dernier était un génocide. Il devenait intolérable, au nom de tous nos grands principes de liberté, de vouloir faire poursuivre en justice ceux qui osaient mettre en doute cette vérité historique ainsi « légalisée ».
Les Arméniens ont beau jeu, ce matin, de s’indigner en faisant remarquer qu’en France on peut nier le génocide arménien alors qu’on est condamné si on nie la Shoah. Ils ont raison. La loi Gayssot qui permet de poursuivre en justice les négationnistes a été une erreur que le Conseil constitutionnel aurait déjà dû retoquer. Les quelques dingues qui nient encore les camps d’extermination n’ont pas à être condamnés par la loi mais simplement méprisés par l’opinion. Cette loi est liberticide et donc inacceptable. Le mépris est autrement efficace.
Sarkozy a déjà demandé qu’on lui réécrive une nouvelle mouture de cette loi sur le génocide arménien pour qu’elle puisse être acceptée par le Conseil constitutionnel. Ce n’est pas très convenable. Mais ce qui est amusant c’est que, si jamais ce nouveau texte revient devant le Conseil constitutionnel, Sarkozy en fera peut-être alors partie en tant qu’ancien président de la République…

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