Comme toujours en période électorale, le clivage entre « le peuple de droite » et « le peuple de gauche » se réveille. Chacun rejoint son camp et campe sur ses positions. C’est le principe même de cette élection présidentielle à deux tours qui le veut. On sait que, sauf accident de parcours, il va falloir, in fine, choisir entre celui que les uns appellent « le conservateur réactionnaire » et celui que les autres qualifient volontiers de « bolchévique social-démocrate ». Tous les excès de langage revenant à la mode.
D’habitude, ce genre de duel provoque un certain enthousiasme chez les uns comme chez les autres. D’un côté, on rêve de retrouver la France qu’on a toujours idéalisée, de l’autre côté, on s’imagine qu’on va pouvoir connaitre un monde meilleur. Les uns évoquent les Trente glorieuses, de Gaulle, l’époque où la France ne connaissait pas le chômage, lançait le France et construisait le Concorde et où chacun voyait son niveau de vie augmenter. Les autres sont nostalgiques des années Mitterrand (quand ce n’est pas du Front populaire) avec le peuple dans la rue, une rose à la main.
Giscard, Mitterrand, Chirac avaient su susciter l’espoir et donc l’enthousiasme de leur camp. En 2007 aussi d’ailleurs, « le peuple de droite » avait cru en Sarkozy et celui de gauche en Ségolène Royal.
Cette fois, il faut bien dire que l’enthousiasme n’est plus là. La droite est orpheline. Son candidat naturel l’a déçue. Il a tout raté pendant son quinquennat et s’est, bien souvent, montré insupportable avec son bling-bling, ses fanfaronnades, son zigzag et ses contradictions. La gauche est convaincue qu’elle va l’emporter mais le coeur n’y est guère. Elle sait que cette victoire qu’elle attend depuis si longtemps ne sera due qu’au rejet et qu’à la défaite de l’autre et que « la grande revanche » ne sera ni « une aube prometteuse » ni « des lendemains qui chanteront ». Les uns se lamentent, les autres ne se font guère d’illusions. Les premiers savent désormais que Sarkozy sera battu, les seconds que Hollande ne fera pas de miracles.
Est-ce la faute des candidats ? Sarkozy se démène comme un homme qui se noie, s’agite dans tous les sens, se contredit, promet n’importe quoi. Mais, hélas pour lui, il a déjà fait ses preuves. Hollande engrange les déçus, avance sur son petit bonhomme de chemin de petit bonhomme, de gauche mais pas trop, du centre mais pas du tout.
Les autres font de la figuration. Marine Le Pen et Mélenchon dans leur rôle d’épouvantails sans faire peur à grand monde. Bayrou joue les utilités pour ratisser plus large sans qu’on sache très bien à qui iront ses feuilles mortes. Les derniers n’existent déjà plus et y seront de leur poche pour leurs frais de campagne.
On peut d’ailleurs s‘étonner que la candidate des écologistes ait ainsi si vite disparu. Mais, en choisissant Eva Joly, les Verts voulaient peut-être se faire oublier. Etonnants aussi les 1 ou 2% de Villepin. Ce gaulliste social flamboyant aurait pu être, pour les déçus de droite, l’homme de la situation, d’un réveil si ce n’est d’un sursaut. Les Français ne l’écoutent même pas.
Est-ce alors la faute des Français ? On n’a jamais que les élus qu’on mérite. Les Français ne croient plus en rien. Ni au retour des Trente glorieuses quand la France pouvait parler d’une voix forte et se faire entendre, ni à un monde fraternel couvert de roses où les riches feraient la fortune des pauvres. Trop déçus par toutes les expériences passées, tétanisés par la crise, Ils sont devenus les spectateurs résignés de leur agonie programmée et sérieusement entamée. A croire que nous ne sommes plus qu’une province appauvrie, rabougrie d’une Europe désormais à l’heure allemande mais incapable de marcher au pas de l’oie.
Sans avoir à marquer des points, Hollande en gagne tranquillement de semaine en semaine et Sarkozy en perd inexorablement, de séances de vœux en voyages en province et en émissions spéciales.
58% des Français (selon le sondage d’aujourd’hui) s’apprêtent à voter Hollande parce qu’on leur dit que « Le changement, c’est maintenant ». Ils veulent changer. On les comprend. Mais ils n’y croient plus. La dernière fois, on leur avait déjà promis « la rupture » et ils n’ont rien vu d’autre que la dégringolade.
Jamais des élections n’avaient paru aussi jouées d’avance et n’avaient été aussi désespérantes.