On attend avec gourmandise le face-à-face qui va opposer, ce soir, sur France 2, François Hollande et Alain Juppé. En principe, le duel devrait être d’un bon niveau.
Juppé va décortiquer les dernières propositions du candidat du PS, ironiser sur les dépenses prévues (l’embauche de nouveaux fonctionnaires, les contrats aidés, etc.) et les recettes annoncées (les suppressions de niches fiscales, l’augmentation des prélèvements). Il va surtout reprocher à Hollande d’avoir choisi comme adversaire « le monde de la finance » plutôt que le chômage ou la crise. Faire du « monde de la finance » le diable responsable de tous nos maux relève évidemment de la démagogie la plus absolue.
Hollande aura sans doute des difficultés à reprocher à Juppé tous les échecs et toutes les erreurs du quinquennat. Juppé n’est monté dans le bateau que bien tardivement et chacun sait qu’il lui est souvent arrivé d’émettre des réserves sur le sarkozisme. Le socialiste pourrait d’ailleurs s’amuser à mettre en contradiction le maire chiraquien de Bordeaux et le ministre des Affaires Etrangères.
Mais ce qui est étonnant c’est que l’UMP (en fait Sarkozy lui-même) ait choisi d’envoyer Juppé à la bataille. Pour ce premier vrai face-à-face de la campagne on aurait plutôt attendu comme porte-parole-avocat du président, Fillon qui, on l’aurait presque oublié, est le Premier ministre, voire Baroin, puisque le débat sera sans guère de doute très économique, ou même Copé, patron du parti présidentiel.
Juppé a 66 ans, il est devenu ministre en 1986, Premier ministre en 1995, autant dire qu’il est « un vieux monsieur » qu’on croyait parti à la retraite au Canada (ou à Venise qui le tentait) et qui avait juré ses grands dieux qu’il ne s’occuperait plus que de Bordeaux. Son retour sur le devant de la scène a surpris tout le monde. C’était un peu le « come-back d’un has been » appelé au secours par un président qui commençait à s’affoler.
Et puis, au fil des mois, il est devenu une sorte de vice-Premier ministre pour ne pas dire de vice-président tout en laissant percer parfois sa (petite) différence que ce soit à propos de la politique menée (par Bernard-Henri Lévy) en Libye, certains excès de la droite « populaire » ou l’affaire arménienne.
Il faut bien dire que les troupes de Sarkozy ont fondu comme neige au soleil. Sans parler des « ténors-gadgets » du début du quinquennat, les Kouchner, Rachida Dati, Fadela Amara, Rama Yade, Martin Hirsch qui ont sombré dans l’oubli, ni des portes-flingues de service, les Hortefeux ou les Woerth, dont il a bien fallu se débarrasser, ni des alliés de circonstance, les Borloo ou Alliot-Marie qui s’en sont allés, on constate que les « survivants » sont dans un bien piètre état. Fillon, Copé, Baroin, Bertrand, Valérie Pécresse, Lefebvre sont au bout du rouleau, sur les genoux, aphones ou inaudibles. Ne restent que… Nadine Morano et, accessoirement, Estrosi puisqu’on ne peut guère dire que Guéant suscite vraiment l’enthousiasme. Jamais sans doute un président n’aura usé autant de fidèles.
Alors, bien sûr, au milieu de la débandade, Juppé fait figure d’homme providentiel. Et d’autant plus qu’il est, à sa façon, une sorte d’anti-Sarkozy. Il est sérieux, pondéré, clame, cultivé et n’aime ni les effets de manche ni la démagogie. Il est donc celui qu’il faut « envoyer au créneau ».
Delà à ce que certains se disent qu’il ferait sans aucun doute un meilleur candidat que Sarkozy, il n’y a qu’un pas. Que personne n’osera franchir…

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