Si j’étais turc je demanderais à mon parlement, dans un premier temps, de condamner la France pour avoir massacré les protestants la nuit de la St Barthélémy, les royalistes pendant les guerres de Vendée et les Communards en 1871.
Dans un second temps, j’exigerais de ce même parlement qu’il fasse condamner à deux cents coups de fouet, puis à dix ans de galères et enfin au supplice du pal tous ceux qui oseraient à l’avenir contester que la France ait massacré les protestants, les royalistes et les communards.
Avec un peu de chance, quelques dessous de table et la mobilisation d’une poignée de derviches tourneurs, j’aurais sans doute, après quelques années d’efforts, gain de cause.
Tous ces crimes de l’histoire de France sont des vérités historiques que personne ne remet en cause. Pourquoi ne pas les graver dans le marbre des lois turques et faire châtier sans pitié ceux qui se permettraient d’en discuter la réalité au nom d’on ne sait trop quelle liberté de penser ?
Il est vraisemblable que le gouvernement français trouverait la décision du parlement turc peu aimable et que les relations turco-françaises en seraient quelque peu perturbées. Mais les parpaillots d’Istanbul, les royalistes de Smyrne et les anarchistes d’Ankara seraient ravis.
A Paris, on trouverait sans doute que les Turcs sont non seulement ridicules de ressortir des placards poussiéreux de l’histoire ces événements d’une autre époque mais qu’ils ont en plus une bien curieuse conception de la vie intellectuelle qui veut que chacun puisse débattre, discuter, contester la philosophie, l’art, l’histoire et même la science ce qui a toujours permis à la philosophie, à l’art, à l’histoire et même à la science de faire des progrès.
Et les Français sidérés par cette nouvelle législation turque se feraient naturellement un devoir de déclarer que les Turcs sont bien des sauvages encore assis sur leur divan et nostalgiques de l’Empire ottoman.
Il se trouve que je ne suis pas turc mais français et que j’apprends qu’après avoir fait inscrire le génocide arménien (que personne ne conteste) parmi les grands crimes de l’humanité, la France veut faire désormais condamner par la loi tous ceux qui préféreraient qualifier ces atrocités de crimes de guerre plutôt que de crimes contre l’humanité et qui, près d’un siècle après les événements, se demandent si l’on peut vraiment reprocher au gouvernement (islamique) d’Ankara les crimes commis jadis par la Sublime Porte d’Istanbul.
Certes, nous sommes en période électorale et 500.000 électeurs français sont des descendants des malheureux Arméniens qui ont fui les massacres. Mais il est parfaitement grotesque que le parlement français se permette de condamner officiellement certaines pages -aussi noires soient-elles- de l’histoire d’un pays étranger. La repentance pour les crimes (nombreux) que nos propres aïeux ont commis est déjà ridicule. Fustiger les crimes des autres l’est plus encore. Et il devient intolérable que la France, pays de toutes les libertés, se mette à interdire à ses propres historiens d’étudier librement l’histoire de la planète.
Si ça continue, car ça a déjà commencé, nos livres d’histoire seront remplacés par le code pénal, la maréchaussée devra être présente dans toutes nos classes et il faudra ouvrir de nouvelles prisons pour ces délinquants de la contestation historique.

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