La candidature de Dominique de Villepin fait sourire. Notamment ceux qui, depuis des semaines, voire des mois, nous affirmaient qu’il n’oserait jamais se présenter. Il était, nous disaient-ils, totalement seul, sans moyens, au fin fond des sondages. Les mieux informés ajoutaient, d’ailleurs, qu’il allait se rallier pieds nus et la corde au cou à Sarkozy, trop content qu’il serait de se goinfrer du plat de lentilles que l’autre lui faisait miroiter de rencontre en rencontre.
Nos commentateurs courtisans et patentés faisaient ainsi plaisir à l’Elysée en participant à l’opération de déstabilisation de l’ancien Premier ministre. Non seulement on continuait à sortir des « affaires » contre Villepin (les révélations bidon de Bourgi, le livre sans preuves de Péan, l’histoire de Karachi, celle de Relais et châteaux), mais, en prime, on tentait de le décourager en lui offrant des pleines pages lui prouvant qu’il serait ridicule de tenter quoi que ce soit.
Tous ces braves gens ignoraient une chose. Villepin, qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, est incontestablement un gaulliste. C’est peut-être ridicule, mais ça ne se soigne pas. Pire, il se prend carrément pour de Gaulle.
Or, un type qui se prend pour de Gaulle adore la solitude, méprise les sondages et l’intendance et les plats de lentilles lui donnent envie de vomir. Il était donc évident qu’après avoir passé des mois si ce n’est les quatre dernières années, à fustiger, mieux que tous les opposants, Sarkozy et les errements innombrables du quinquennat, qu’après avoir créé son (tout petit) parti et qu’après avoir présenté son programme, il annoncerait sa candidature.
L’honnêteté m’oblige à avouer que j’en étais d’autant plus persuadé que je viens de mettre (avant même sa déclaration) la dernière main à un petit bouquin intitulé « Villepin, le cauchemar de Sarkozy » et qui sortira en librairie le 2 janvier prochain.
Deux choses m’avaient incité à me lancer dans ce petit travail dès le début de cette année. D’abord le personnage, ensuite « l’état des lieux ».
Le personnage est compliqué, contradictoire. Il est, côté face, le preux chevalier (blanc) chargeant sabre au clair pour défendre l’honneur (et la grandeur) de la France, sa souveraineté, sa place « à part » tout réclamant aussi un peu de justice sociale, un minimum d’équité et de protection pour la dignité de tous exclus de notre société d’égoïsmes. C’est don Quichotte.
Mais, côté pile, Villepin est un amateur de coups fourrés qui adore hanter les arrière-cuisines du pouvoir, les cabinets noirs et qui semble parfois fasciné par des personnages pour le moins douteux, sortis de rien et entrés par effraction, dans les palais dorés de la République. C’est Méphisto.
Ou, si on préfère, disons qu’il est à mi-chemin entre Talleyrand et Fouché, entre Richelieu et Mazarin.
Personnage de roman donc mais que la situation actuelle du pays pourrait bien transformer en héros de l’actualité.
Jamais, le candidat officiel de la droite (même s’il ne s’est pas encore déclaré) n’a été rejeté avec une telle violence que Sarkozy. Cela fait des mois pour ne pas dire des années que 65 à 70% des Français affirment qu’ils ne veulent plus de lui.
Rarement, un candidat de la gauche a été aussi peu enthousiasmant que François Hollande. Candidat par défaut (après « l’effacement » de DSK) il ne peut être élu que par défaut (grâce au rejet dont souffre Sarkozy). Quoiqu’on ait pu nous raconter, les primaires de la gauche n’ont pas donné le coup de jeune dont le PS avait si cruellement besoin. Elles se sont soldées par un face-à-face tout à fait classique entre la première secrétaire du parti et l’ancien premier secrétaire. Comme un vulgaire congrès.
Et depuis, Hollande déçoit en se montrant totalement incapable d’arbitrer les querelles entre le PS et les Verts ou celles entre Montebourg et Lang à propos de dysfonctionnements dans la fédération PS du Pas-de-Calais. Les Français auront-ils vraiment envie de confier le bouton de l’arme atomique à un type infoutu de régler de telles broutilles ?
Le sondage le plus intéressant de ces derniers temps est, évidemment, celui qui affirmait que 47% des Français ne voulaient ni de Sarkozy ni de Hollande. Il y a donc une place à prendre.
Borloo s’étant éclipsé un peu piteusement, on pense à Bayrou. Il avait recueilli plus de 18% en 2007. Mais tout le monde a compris que, depuis, il n’a pas cessé de se mordre les doigts de ne pas s’être précipité dans les bras que lui tendait Ségolène Royal. Il n’est donc plus « ni à droite ni à gauche », il est désormais résolument prêt à jouer les supplétifs de la gauche avec l’espoir qui sera sans doute déçu de se retrouver ministre de quelque chose, n’importe quoi, dans le gouvernement que François Hollande demandera à Martine Aubry de former au lendemain de sa victoire. C’est tellement gros que les Français –et notamment les 47% d’entre eux qui ne veulent ni de Sarkozy ni de Hollande- ne seront pas dupes et chercheront, sans doute, quelqu’un d’autre.
Et c’est ici que Villepin devient diablement intéressant. On peut oublier son beau discours de l’Onu et lui reprocher la dissolution de 1997 et le CPE, il n’empêche qu’il est l’incarnation du gaullisme et que, quand la France est au fond du trou, elle pense si ce n’est à juin 40 (n’exagérons pas) du moins à 1958.
Un orateur hors pair -personne ne le lui conteste-, brandissant le drapeau français, promettant du sang et des larmes, refusant les combines des partis, attentif à tous ceux qui se retrouvent sur le bord de la route et semblant avoir assez d’envergure pour rassembler un tant soit peu les Français et mener à bien certaines réformes qui s’imposent pourrait séduire un bon nombre d’électeurs.
Sur le papier, on peut se demander si Villepin jouera les Chirac de 1981 qui, avec ses 18%, a facilité la défaite de Giscard, ou les Chevènement de 2002 qui avec seulement ses 5% a fait perdre Jospin.
Et, dans l’absolu, tout est, bien sûr, possible. Ce qui est stupéfiant aujourd’hui c’est d’entendre les gens de l’UMP nous affirmer, en même temps, qu’avec ses 1% il ne représente strictement rien et que sa candidature risque de provoquer une catastrophe et un 21 avril à l’envers. Il faut choisir. Ou Villepin est ridicule ou il est redoutable.
Surprenants aussi tous ceux qui nous juraient, hier, que Villepin ne se présenterait jamais et qui, aujourd’hui, nous disent qu’il n’ira jamais jusqu’au bout. Ils feraient mieux d’être plus prudents ou de se reconvertir dans un autre métier.
Ils n’ont surtout pas compris que Villepin avait un avantage considérable : il est l’anti-sarkozy poussé jusqu’à la caricature, physiquement, intellectuellement, culturellement, politiquement. Il a une tête et demie de plus que celui qu’il appelle « le nain » et une allure folle alors que l’autre dégote épouvantablement mal, il a lu La Princesse de Clèves et ne confond pas Roland Barthes et Fabien Barthez, il ne fait pas de fautes d’orthographe et ce n’est pas lui auquel on pourra reprocher d’être un président « zig-zag » après avoir été un président « bling-bling ».
Or, tout le monde a compris que cette présidentielle se jouera, d’abord et avant tout, sur l’anti-sarkozisme. Et sur ce thème Villepin a un avantage considérable sur tous les autres.
On peut donc parier qu’il ne restera pas longtemps à 1% dans les sondages. Ou alors ce serait à désespérer…

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