Nous sommes tous d’accord. Il faut lutter contre la fraude et pourchasser les fraudeurs. D’abord, parce que frauder ce n’est pas « bien » moralement, ensuite et surtout, parce qu’il parait que la fraude coûte des milliards à la collectivité et que nous ne pouvons plus désormais nous offrir ce luxe.
Mais les choses se compliquent rapidement car nous n’avons pas tous la même image du fraudeur.
Si l’on est de droite, et a fortiori d’extrême-droite, le fraudeur-type est l’immigré, faux chômeur, vrai polygame et faux malade. Si l’on est de gauche, et a fortiori d’extrême-gauche, le fraudeur-type est le grand patron d’une société du CAC40, épargnée, elle-même, grâce à différents textes et qui, lui-même, ne paie pas d’impôts, achète ses cigares en Suisse quand il va y déposer ses lingots et dont le yacht navigue en toute impunité entre les différents paradis fiscaux des Caraïbes.
Le premier jongle avec toutes les assurances, toutes les allocations, toutes les aides que notre système de protection sociale a pu imaginer au fil des décennies. Le second jongle avec une législation fiscale qui a toujours estimé que, s’il fallait faire payer les riches, il ne fallait tout de même pas les persécuter au point de les faire fuir avec leur magot sous le bras.
Jusqu’à présent, notre administration a généralement fermé les yeux devant les uns comme devant les autres, en étant particulièrement généreuse avec l’immigré, faux chômeur, vrai polygame, faux malade et totalement obséquieuse avec le grand, gros patron aux innombrables comptes numérotés tout autour de la planète.
L’un et l’autre sont évidemment des délinquants. Mais, s’ils roulent parfois tous les deux en Mercedes, le premier a des faux papiers alors que le second a un carnet d’adresses époustouflant et dîne assez souvent avec le ministre des Finances.
Nicolas Sarkozy a décidé de s’attaquer à cette plaie de son royaume. C’est une excellente idée. Malheureusement, d’une part, le moment est particulièrement mal choisi et, d’autre part, il n’est guère crédible pour jouer ainsi les moralisateurs.
Ce n’est pas en fin de mandat et donc en début de campagne électorale qu’on peut lancer une telle opération « mains propres ». A plus forte raison quand on a, comme lui, décidé de jouer à fond « le clivage » entre la droite et la gauche. Voulant récupérer l’électorat d’extrême-droite qui lui avait été si utile en 2007, il va évidemment lancer ses chiens courants sur les petits tricheurs de préférence basanés et, en tous les cas, habitant loin de Neuilly-sur-Seine.
On imagine mal, alors que ses hommes ont déjà commencé la collecte des fonds parmi les membres fortunés du « premier cercle » qu’il donne des instructions pour qu’on aille chercher des poux dans la tête des très généreux donateurs de l’UMP.
Personne, bien sûr, ne met en doute l’intégrité, la probité, l’honnêteté de tous les milliardaires habitués du Fouquet’s et des soirées chantantes de l’hôtel particulier de Carla Bruni. Aucun d’entre eux n’a certainement jamais bénéficié de congés de maladie indus et bien rares sont ceux qui ont dû travailler au noir. Mais les Français qui sont d’un naturel suspicieux se demandent si tous ces gens de « la très haute » ont toujours rempli leurs déclarations d’impôts avec la rigueur qui s’impose.
En clair, s’il faut évidemment pourchasser sans pitié le salarié de base qui, au bout du rouleau, obtient une semaine de congé de maladie à laquelle il n’a pas droit, la chasse aux fraudeurs ne sera supportable pour l’opinion que si on fait preuve de la même intransigeance pour les délinquants en col blanc (de bons faiseurs) qui ont un pied en France et l’autre un peu partout, de préférence là où il fait bon se dorer au soleil et faire fructifier ses économies. Et qu’importe qu’ils soient grands patrons d’industrie, chanteurs à la mode, banquiers d’envergure, marchands de canons, collectionneurs d’art ou à la tête d’un groupe de presse.
Celui qui vole un bœuf doit être châtié avec la même sévérité que celui qui a volé un œuf. Sauf, bien sûr, en oligarchie…

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