Il y a quelques mois, nous nous demandions, ici même, si « le printemps arabe » que chacun avait accueilli dans l’allégresse n’allait pas bien rapidement se transformer en « un hiver arabe » plein de désillusions et d’inquiétudes. Il y a des régions du monde où les oiseaux de mauvais augure ont, hélas, souvent raison.
On nous avait parlé de « libération des peuples », de « triomphe de la démocratie », d’« entrée dans la modernité des sociétés musulmanes ». « On » c’est-à-dire ces « experts » autoproclamés qui font les délices de nos plateaux de télévision mais ne connaissent du monde arabe que les plages de Djerba, les palaces d’Assouan ou, éventuellement, les ruines de Leptis Magna.
Aujourd’hui que voit-on ? En Tunisie, les Islamistes, grands vainqueurs des élections, s’installent au pouvoir. En Libye, les Islamistes auxquels nos Rafales ont donné la victoire instaurent la Charia. En Egypte, ce sont de nouveau des affrontements très violents (plus de 30 morts et des dizaines de blessés au cours du week-end) sur la fameuse place Tahrir où les Islamistes ont pris la tête des manifestants qui conspuent le régime militaire « transitoire ».
Nulle part, la démocratie qu’on nous avait annoncée ne l’a emporté. Partout, ce sont les Islamistes qui triomphent. Certes, personne ne regrettera la chute de Ben Ali, de Moubarak ou de Kadhafi et on espère maintenant celle d’Assad mais comment ne pas être inquiet du succès des Islamistes ?
Si, en Libye, nous sommes bel et bien les responsables de la victoire des Islamistes –encore bravo Bernard-Henri Lévy !- il faut convenir qu’ailleurs nous n’y sommes pas pour grand-chose.
Ce qu’on peut toutefois reprocher à nos dirigeants, toutes couleurs confondues, c’est d’avoir fait preuve d’une stupéfiante naïveté et d’une fabuleuse inculture en se réjouissant à gorges déployées devant le succès de ces révolutions populaires.
Fallait-il qu’ils ignorent tout des réalités du monde arabo-musulman pour s’imaginer une seule seconde que la chute des dictateurs allait ouvrir la porte à la démocratie. L’exemple de l’Iran où la chute du Chah avait été immédiatement suivie par le triomphe d’une dictature autrement plus redoutable et plus sanguinaire encore, celle de l’ayatollah Khomeiny, était pourtant là pour nous servir de leçon.
Nos « experts » nous avaient alors affirmé que la Tunisie, l’Egypte et la Libye n’avaient strictement rien à voir avec l’Iran. Or, à Tunis, au Caire et à Tripoli c’est exactement « le scénario iranien » qui se reproduit.
Pourquoi ? Tout simplement parce que, aussi invraisemblable que cela puisse nous paraître, ces peuples n’ont aucune envie de démocratie.
Pourquoi ? Tout simplement parce que pendant des décennies, les Iraniens, les Tunisiens, les Egyptiens, les Libyens ont vu les « grandes » démocraties soutenir, aider, applaudir leurs dictateurs. Du coup, ils ont été à tout jamais dégoûtés par la « démocratie » et ce seul mot de « démocratie » est devenu pour eux synonyme de « néo-colonialisme », d’« impérialisme », de « capitalisme », d’« oppression ». Les très rares démocrates de ces pays qui auraient pu faire entendre une autre voix étaient soit en prison soit en exil.
Tout au long des années 50, 60, 70, 80, les jeunes et les intellectuels qui voulaient s’opposer au Chah, à Bourguiba puis à Ben Ali, à Nasser puis à Sadate et à Moubarak, au roi Idriss puis à Kadhafi se réfugiaient dans le marxisme. C’était leur seul espoir en face de dictatures qui prétendaient leur offrir un modernisme à l’occidentale en échange de leur liberté.
La mort de l’URSS et de l’idéologie communiste les ont obligés à trouver une autre alternative. Contrairement à ce que certains ont l’air de croire, l’Islamisme n’est pas tombé du ciel par la seule volonté du Prophète. Il s’est tout naturellement imposé dans tous ces pays, parce que la nature a horreur du vide, que les peuples ont besoin d’un alibi pour exprimer leur désespoir et que, ne pouvant plus, sous peine de ridicule, brandir le drapeau rouge et le Capital, les Iraniens, les Tunisiens, les Egyptiens et les Libyens ont trouvé chez eux, aux coins de leurs rues, dans leur propre histoire, le drapeau vert de l’Islam et le Coran et qu’ils s’en sont tout naturellement saisi.
Et cette fois, il ne s’agissait plus, comme avec le marxisme, d’une idéologie « d’importation ». C’était « un produit local » qui leur permettait, infiniment mieux que le marxisme, de lutter contre les dictatures compromises avec les démocraties et contre un capitalisme venu de l’Occident qui les appauvrissait, n’enrichissant que les suppôts du régime.
Les enfants des marxistes de Téhéran, de Tunis, du Caire ou de Tripoli sont tous, ou presque, devenus des Islamistes que les seuls mots de démocratie, de progrès, de modernisme font rire de mépris.
On peut le regretter, on peut, rétroactivement, reprocher aux grandes démocraties de s’être compromises, par facilité, avec ces régimes honnis et de n’avoir pas su présenter aux peuples opprimés une image de la démocratie telle qu’ils en seraient devenus d’ardents défenseurs. Mais on ne réécrit pas l’histoire.
Ce XXIème siècle qui commence va, sans guère de doute, voir notre « vieil Occident » perdre deux batailles.
Sur le plan économique, à force de ne plus rien produire par paresse et de nous endetter toujours plus pour consommer encore davantage, nous allons devenir des « pays coulants » devant les « pays émergeants » qui vont rapidement en avoir assez de nous prêter des milliards pour que nous puissions continuer à leur acheter notre bien-être. Nous allons sans doute devenir une sorte de tiers-monde inattendu de ce troisième millénaire. Les « nouveaux pauvres » de la planète.
Sur le plan politique, alors que nous pensions, au lendemain de la chute du Mur de Berlin, que l’Histoire était terminée et que notre capitalisme à la sauce libérale l’avait à tout jamais emporté, nous allons nous retrouver, sans foi ni loi, en face d’un monde renaissant, armé d’une foi régénérée et animé d’une volonté farouche de tout conquérir pour effacer quelques siècles d’asservissement et de mépris.
Nos temples, de Wall street au Vatican, chancellent sur leurs colonnes. C’est désormais à la bourse de Pékin et dans les mosquées des bidonvilles qu’on prépare l’avenir.
Alors surtout qu’on arrête de nous raconter que les Chinois vont être ravis de venir, pour nos beaux yeux, à notre secours et que l’Islam peut parfaitement s’adapter à nos principes les plus sacrés sur les Droits de l’Homme.
Ni les Chinois, ni les Islamistes n’ont l’intention de nous faire le moindre cadeau. Quoi qu’en pensent nos experts et nos bonnes âmes. L’hiver s’annonce dévastateur, aussi bien pour nos petites économies que pour nos idées généreuses.

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