Quelques millions de Français vont regarder ce soir le face-à-face Martine Aubry-François Hollande. Si tout le monde a constaté que jusqu’à présent ces primaires de la gauche s’étaient déroulées à fleurets mouchetés, chacun espère, bien sûr, voir ce soir un combat sanglant. Il s’agit d’ailleurs d’un duel à mort puisque le vaincu disparaitra sans doute à tout jamais alors que le vainqueur aura de sérieuses chances, si l’on en croit tous les sondages qui voient encore baisser Sarkozy, de devenir président de la République.
Il y aura, naturellement, plusieurs catégories de téléspectateurs. Il y aura, d’abord, les partisans de l’un et de l’autre. Ils trouveront, évidemment, leur candidat –et quelle que soit sa prestation- bien meilleur que son adversaire.
Il y aura, ensuite, tous ceux qui ont voté, au premier tour des primaires, pour les candidats qui ont été éliminés. Ceux-là seront a priori, nostalgiques, voire boudeurs et rien ne dit que les partisans de Valls ou de Baylet s’entichent soudain de Hollande, ni que les derniers inconditionnels de Ségolène Royal ni surtout que les nouveaux « montebourgeois » (il va falloir s’habituer à ce nouveau terme) s’extasient devant Martine Aubry.
Les amateurs de Valls (et même ceux de Baylet) ont toujours reproché à Hollande d’avoir laissé péricliter la gauche et le PS pendant des années. Les amoureux de Ségolène ont toujours accusé Martine Aubry d’avoir triché lors du congrès de Reims et d’avoir volé le parti à leur idole. Quant aux montebourgeois dont le ralliement sera déterminant, ils sont d’accord avec leur nouvelle star pour considérer, sans doute à juste titre, qu’Hollande et Aubry c’est « bonnet blanc-blanc bonnet », selon la célèbre formule de Jacques Duclos à propos de Pompidou et de Poher.
Les jeux sont donc ouverts et si, sur le papier, dimanche, Martine Aubry devrait l’emporter, en récupérant les voix de Royal et de Montebourg, en face d’Hollande qui n’a comme réserves que les voix de Valls et de Baylet, ce débat télévisé peut être déterminant et faire oublier aux électeurs du second tour des primaires leurs chapelles, leurs rancoeurs et leurs haines passées.
Mais, bien sûr, ce sont les autres, les Français, de droite ou de gauche qui n’ont pas pris part au vote des primaires qui seront les plus intéressants à observer car ce ne seront pas les électeurs des primaires qui feront, à eux seuls, les présidentielles. Hollande comme Martine Aubry savent d’ailleurs que, ce soir, il leur faudra non seulement prouver aux électeurs de dimanche prochain qu’il (ou elle) est le (ou la) meilleur (e) candidat (e) pour incarner la gauche et battre Sarkozy mais aussi et surtout démontrer à une majorité de Français leur capacité à assumer la plus haute fonction de l’Etat dans des circonstances particulièrement difficiles.
Celui (ou celle) qui l’emportera ce soir commencera, en fait, au cours de l’émission sa vraie campagne présidentielle.
L’écrasante majorité des Français n’a pas lu le programme du PS et n’a suivi la campagne des primaires que d’un oeil amusé. Pour eux et pour l’instant, Hollande et Aubry ne sont que des images un peu floues.
Hollande est un brave type, un peu fadasse, qui n’a jamais fait d’étincelles, qui pontifie volontiers depuis quelque temps et qui a passé des années avec Ségolène Royal. C’est une caricature d’énarque un peu médiocre devenu un apparatchik un peu poussiéreux. Rien d’emballant mais rien non plus de très inquiétant. Une réincarnation de Guy Mollet, dit-on souvent.
L’image de Martine Aubry est plus haute en couleurs. Toute en rondeurs et avec un sourire qui peut être enjôleur, elle a réussi, elle, à faire oublier qu’elle était énarque à force de jouer les pasionarias. A ses débuts, on l’appelait « la fille de Jacques Delors » mais, avec un militantisme à toute épreuve, elle est rapidement devenue « la dame des 35 heures », sobriquet dont elle se flatte encore aujourd’hui alors pourtant que c’est Strauss-Kahn le père naturel de ces fameuses 35 heures.
Certes, ils ont tous les deux dirigé le PS mais on a bien l’impression qu’Hollande n’y croit qu’à moitié alors que Martine Aubry a la foi (du charbonnier) chevillée au corps.
S’ils n’étaient pas retenus par un minimum de savoir-vivre, en principe, ce soir, Martine Aubry devrait traiter Hollande de social traître, voire de « couille molle » et Hollande devrait accuser Aubry de démagogie, voire d’être une dangereuse hystérique. Ils n’iront pas jusque-là mais on lira ce genre d’amabilités dans leurs regards.
Leur problème, à l’un comme à l’autre, est qu’ils savent que les électeurs du second tour des primaires de dimanche prochain préféreraient évidemment une pasionaria à un Guy Mollet alors que les électeurs des présidentielles d’avril prochain choisiraient évidemment un social traître plutôt qu’une hystérique militante.
Les militants de gauche seront-ils assez sages pour choisir celui qui a le plus de chance de l’emporter lors de la vraie finale, l’année prochaine ? Sarkozy rêve évidemment d’avoir à affronter la Dame des 35 heures.

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