Interpellé hier à l’Assemblée par l’opposition sur le réveil triomphant des Islamistes aussi bien en Libye qu’en Tunisie, Alain Juppé s’est écrié : « Auriez-vous préféré que la France soutienne les dictatures de Ben Ali et de Kadhafi ? » L’argument est particulièrement faiblard.
D’abord, la France a soutenu, aidé, applaudi ces dictatures pendant des décennies. Tout le monde se souvient, notamment, de l’accueil particulièrement scandaleux que Sarkozy a réservé à Paris au « fou furieux de Tripoli » et personne n’a oublié les liens que nos dirigeants –et pas seulement Michèle Alliot-Marie- entretenaient avec le potentat de Tunis.
Ensuite, il est absurde de dire qu’en s’inquiétant des menaces évidentes que représentent les Islamistes on prend la défense des dictateurs, même si ce fut longtemps là l’alibi que brandissaient les capitales occidentales pour défendre leur politique de compromission avec ces régimes tyranniques.
On a parfaitement le droit de ne pas vouloir choisir entre la peste et le choléra et de rêver pour tous ces pays d’un système qui leur ferait connaître à la fois la liberté pour chacun citoyen et un développement économique dont tous pourraient bénéficier.
On pouvait ne pas aimer le régime du Chah en Iran sans pour autant verser dans l’enthousiasme –comme l’ont fait beaucoup de nos responsables politiques et de nos intellectuels- pour la théocratie sanguinaire qu’instaurait l’ayatollah Khomeiny.
Kadhafi était évidemment indéfendable et on ne peut que se réjouir de sa chute, mais le Conseil National de Transition (auquel nos avions ont donné la victoire) qui lui succède à Tripoli et qui vient d’annoncer que la Charia fera désormais la loi en Libye ne vaut évidemment pas mieux. Idem en Tunisie. Tout le monde s’est félicité de la chute de Ben Ali mais personne ne peut se réjouir du succès des Islamistes.
Certains nous disent, avec une naïveté confondante qui frise la mauvaise foi, que ces élections sont « un succès pour la démocratie » même si les résultats peuvent être décevants pour les démocrates occidentaux. Mais la démocratie ce n’est pas seulement un système électoral. En 1934, Hitler a remporté, en toute légalité, les élections. Peut-on dire que ce fut vraiment un succès pour la démocratie ?
Les pays qui ont échangé un tyran contre ce genre de démocratie déchantent d’ailleurs bien souvent.
Nombreux sont aujourd’hui les Iraniens qui, après plus de trente ans de dictature des ayatollahs, en viennent à regretter le Chah et l’époque où les femmes n’étaient pas obligées d’être voilées, où les filles pouvaient aller à l’école comme les garçons, où l’économie était florissante du moins pour les classes fortunées et moyennes. Et combien d’Irakiens regrettent aujourd’hui la dictature de Saddam Hussein, maintenant que les bombardiers, les chars et les troupes de la démocratie occidentale ont détruit le pays, l’ont fait éclater et l’ont laissé à des chefs de guerre corrompus. Les dictateurs sont tombés à Téhéran et à Bagdad mais la démocratie y fait une triste figure.
Les Libyens diront sans doute avant longtemps que les Rafales de Sarkozy leur ont imposé la Charia et les Tunisiens s’étonneront vraisemblablement que l’Occident ait applaudi au succès de ces élections qui les ont livrés à l’Islamisme.
Au lieu de se féliciter des résultats de ces élections tunisiennes qui sont évidemment catastrophiques, Alain Juppé ferait mieux de s’interroger sur les résultats de ce scrutin parmi les Tunisiens de France. 40% d’entre eux ont aussi voté pour les Islamistes. C’est inquiétant. Cela prouve, d’abord, que nous avons beaucoup d’Islamistes sur notre territoire. Il faut le savoir. Cela démontre, ensuite, que, même baignés au coeur d’une démocratie, ces électeurs ressemblent à s’y méprendre à leurs cousins du bled.
Non, M. Juppé, nous ne souhaitions pas que la France soutienne Ben Ali (comme elle l’a fait si longtemps) mais nous aurions souhaité qu’elle fasse en sorte que les Tunisiens de France –au moins eux- n’aspirent pas à une théocratie. Ce vote des Tunisiens de France est à la fois un avertissement inquiétant et la preuve d’un échec évident.

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