Personne n’avait jamais pensé qu’Alain Juppé, notre ministre des Affaires Etrangères, était un imbécile. Il va pourtant falloir se poser la question.
Hier, quatre jours après la mort de Kadhafi (dans des circonstances qui restent mystérieuses), le Conseil National de Transition libyen, l’instance hétéroclite qui dirige pour l’instant le pays et dans laquelle on retrouve d’anciens ministres de Kadhafi, des islamistes et des exilés de retour, a proclamé officiellement « la libération de la Libye ». Les foules étaient nombreuses à Benghazi, à Tripoli et dans la plupart des villes du pays pour fêter l’événement. Elles brandissaient l’ancien drapeau et chantaient l’ancien hymne de la royauté renversée par Kadhafi en 1969. Une sorte de retour en arrière étonnant, comme si les Libyens regrettaient soudain le roi Idriss. Les Egyptiens vont-ils regretter Farouk et les Tunisiens le Bey ?
Mais ce qui est stupéfiant c’est qu’Alain Juppé a alors déclaré textuellement : « La période de la dictature, des violences et des divisions est terminée. Les Libyens peuvent désormais œuvrer ensemble et sereinement à la construction d’un Etat démocratique et respectueux des Droits de l’Homme ». Juppé est-il plus naïf qu’il n’est permis, ignore-t-il tout de ce qui se passe en Libye ou méprise-t-il à ce point l’opinion française qu’il voudrait nous faire croire que nos Rafales ont permis à la démocratie de triompher en Libye ?
Pourtant les choses sont évidentes. En proclamant la « libération » de la Libye, le président du CNT, Moustapha Abdeljalil, s’est écrié : « En tant que nation musulmane, nous avons adopté la Charia comme source du droit. Donc n’importe quelle loi contredisant les principes de l’Islam est légalement nulle ». On ne pourra pas reprocher à Abdeljalil de cacher son jeu.
Les lois « qui contredisent l’Islam » sont notamment celles qui interdisent la polygamie, qui voudraient faire des femmes les égales de l’homme, qui refusent qu’on lapide à mort la femme adultère, qui interdisent qu’on coupe la main des voleurs, etc., etc. En clair, Abdeljalil annonce au monde entier que la Libye va en revenir aux lois moyenâgeuses instaurées au 8éme siècle par le Prophète dans le désert arabique. On dira que ces lois ont toujours cours en Arabie saoudite et dans certains pays du Golfe sans que cela nous empêche de leur acheter leur pétrole ni de leur vendre nos avions. Mais est-ce une raison pour affirmer que la Libye s’apprête à créer « un Etat respectueux des Droits de l’Homme » ?
Nous commettons la même erreur qu’il y a plus de trente ans, à propos de l’Iran. Souvenons-nous de tous nos responsables qui s’étaient réjouis de la chute du Chah et qui avaient applaudi au triomphe de l’ayatollah qui allait, lui aussi, nous disait-on, apporter la liberté, la démocratie et le bonheur aux Iraniens. On connaît la suite.
Les événements vont sans doute rapidement ouvrir les yeux de Juppé et de ses homologues. La Tunisie va être le grand révélateur. On attend avec impatience et inquiétude les résultats de ces premières élections depuis la chute de Ben Ali.
La Tunisie était, incontestablement, le pays arabe le moins islamisé. Au cours des siècles, ce petit pays a toujours été ouvert à toutes les influences de la Méditerranée. Les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Juifs, les Maltais, les Italiens, les Français y ont implanté des communautés et des cultures qui se sont mélangées. Le père de l’Indépendance, Habib Bourguiba était un farouche laïc qui a su imposer un statut de la femme unique en son genre dans tout le monde arabo-islamique. Celui qui lui a succédé après l’avoir renversé, l’ancien saint-cyrien devenu policier Ban Ali était un dictateur si ce n’est éclairé du moins lui aussi foncièrement laïc et farouchement hostile aux « barbus ». Ajoutons que, même pendant ces « années de plomb » la Tunisie était restée totalement ouverte au monde, envoyant des millions de travailleurs vers l’Europe et accueillant des millions de touristes sur ses plages.
Certains s’imaginaient donc que « le printemps de jasmin » était sans risques et pensaient que cette Tunisie si attachante, si occidentalisée allait enfin connaître la démocratie.
Ils avaient oublié l’essentiel. Comme en Iran, comme en Egypte, comme en Libye, en Tunisie les démocraties occidentales s’étaient totalement compromises avec la dictature qu’elles soutenaient à bout de bras. Du coup, pour tous ces peuples opprimés et croupissant dans la pire des pauvretés, le mot « démocratie » lui-même était devenu synonyme de malheur, d’impérialisme étranger, d’oppression du capitalisme.
Ne pouvant plus rêver, depuis l’effondrement du bloc communiste, d’une révolution marxiste qui aurait, s’étaient-elles imaginé un temps, balayé les tyrans et la misère, ces foules affamées n’eurent plus qu’un refuge et qu’un espoir : retrouver leurs mosquées et cet Islam qui pendant un âge d’or leur avait permis de triompher.
Les naïfs incultes qui nous gouvernent nous racontent que cet Islam qui se réveille saura s’adapter au XXIème siècle et aux règles d’une civilisation mondialisée. Ils n’ont pas compris qu’une religion renaissance et triomphante ne peut être que fanatique. D’ailleurs, comme disait Bernanos, « Le fanatisme c’est la foi des autres ».
On va savoir, dans les heures qui viennent, l’ampleur du succès du parti Ennahdah, les Islamistes tunisiens. Vont-ils, dans ce pays laïcisé, occidentalisé plus que tous les autres obtenir la majorité des sièges ?
Quoi qu’il en soit, on sait déjà qu’ils sont le parti dominateur et qu’ils vont s’imposer comme la force la plus importante du pays en exigeant que la société tunisienne se métamorphose pour devenir islamique si ce n’est islamiste.
On pourra longtemps se demander comment un mouvement interdit pendant des décennies, pourchassé, persécuté a pu, en quelques semaines, éveiller une telle adhésion parmi la population. Il faudra alors se demander si « les » démocraties ont toujours su se faire les meilleures avocates de « la » démocratie.
On ose espérer que, commentant le succès d’Ennahdah, Alain Juppé ne va pas se croire obligé de saluer un nouveau triomphe de la démocratie.

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