Après Saddam Hussein, Ben Ali et Moubarak voilà donc Kadhafi qui disparait à son tour de la scène arabe. Tous nos amis d’hier. Il ne reste plus que Bouteflika et Assad, auxquels il faudrait ajouter Mohamed VI et des royautés du Golfe. Sans pudeur, nous nous réjouissons de la fin (à laquelle nous avons parfois participé) de ces dictatures, oubliant bien vite que nous avons entretenu avec elles les meilleures relations pendant des années.
Reste, bien sûr, à savoir ce que va devenir ce nouveau monde arabe. On en a une petite idée en voyant la situation de l’Irak. Le pays a déjà explosé en trois régions : le Kurdistan, la zone sunnite et la zone chiite et la guerre civile ravage ce champ de ruines laissé par les Américains.
Pour la Tunisie et l’Egypte, on nous a parlé du triomphe de la démocratie. Personne n’a voulu remarquer qu’à Tunis comme au Caire ce sont les Islamistes qui semblent bien avoir pris la situation en main. A Tunis, ils ont déjà attaqué une télévision qui avait osé diffuser un dessin animé iranien présentant une image du Prophète et le parti islamiste est le grand favori pour les élections de ces jours-ci . Au Caire, les Islamistes ont attaqué l’ambassade d’Israël et réoccupent la place Tahrir. En Tunisie comme en Egypte, les démocrates, revenus d’exil, n’osent pas sortir de leurs quartiers élégants.
Comment s’en étonner ? Nos géo-stratèges ignorent l’essentiel. Les foules de chômeurs qui ont renversé Ben Ali et Moubarak ne réclamaient pas la démocratie. Croupissant dans la misère depuis des décennies, elles demandaient du pain et un peu plus de justice sociale. Les mots « liberté » et « droits de l’homme » n’ont aucune signification pour ces déshérités. Dans ces pays la démocratie n’est que l’apanage des élites occidentalisées. Les dictatures ont fait fuir ces bourgeois et les ont discrédités aux yeux du peuple en les accusant d’être à la solde de l’impérialisme sous prétexte qu’ils prônaient les valeurs de l’Occident.
Certes, il y a des démocrates tunisiens et égyptiens. Mais ils ont passé des années à Paris, à Londres ou à New-York. Revenus chez eux, après tant d’absence, ils ne comprennent plus rien aux réalités de leur pays et apparaissent, aux yeux des foules, comme des étrangers parlant une langue incompréhensible.
Il ne faut jamais oublier ce qui s’est passé en Iran. Le Chah avait persécuté ses démocrates qui avaient fini par s’exiler mais il n’avait pas osé s’attaquer aux mosquées qui étaient, du coup, devenues l’ultime refuge de tous les mécontentements, de toutes les oppositions. Quand, lâché par l’Occident, il est tombé sous les coups de butoir des affamés, il ne restait que les amis de l’ayatollah pour ramasser le pouvoir à terre.
Ben Ali et Moubarak ont fait la même chose. Aujourd’hui, en Tunisie comme en Egypte, les Islamistes qui pendant des années ont fait « du social » dans tous les quartiers misérables, sont la seule force politique du pays. Avec, le même avantage considérable qui avait fait triompher Khomeiny : ils s’opposent, par définition, à l’Occident qui fut si longtemps le protecteur-complice des régimes honnis. Pour les foules arabes, la démocratie est un produit d’importation comme le Coca Cola alors que le Coran est « de chez eux » et les a accompagnés dans leur misère.
Bien naïfs sont ceux qui s’imaginent que le printemps arabe va permettre l’éclosion d’un nouveau monde avec des modérés ouverts à tous les débats, des socialistes de bon ton et des radicaux à la sauce valoisienne. Arrivés des Deux Magots ou de la Coupole, ces démocrates, même s’ils ont chaussé des babouches, seront totalement inaudibles au milieu des foules qui crient « Allah ou Akbar » en brandissant des Corans.
En Libye, les choses risquent d’être pires encore. Au réveil triomphant de l’Islam va s’ajouter celui de toutes les haines tribales entre les clans de Cyrénaïque et ceux de Tripolitaine.
Personne, bien sûr, ne regrettera la chute de tous ces dictateurs que nous avons évidemment eu tort de soutenir si longtemps. Mais il faut être lucide. Nous n’imposerons jamais à ces pays la démocratie dont ils ne veulent pas. Nous ne pouvons que les laisser choisir entre des régimes islamistes qui nous seront hostiles et de nouvelles dictatures casquées et bottées.
Bernard-Henry Lévy va bien vite déchanter avec ses amis démocrates du CNT libyen. Nos Rafales ont fait tomber Kadhafi (beaucoup plus efficacement que les kalachnikovs des « rebelles ») mais ils n’instaureront pas un régime « à l’occidental » à Tripoli. En jouant avec le feu, nous avons sans doute allumé une poudrière.

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