Jamais, semble-t-il, une manifestation d’enseignants n’avait réuni autant de monde qu’aujourd’hui. Il est vrai que, grande première, le privé s’était joint massivement au public. Les profs sont mécontents et ne supportent plus le régime de Sarkozy. Ils ne sont pas les seuls mais ils ont l’avantage sur tous les autres mécontents d’être fortement syndiqués et ils savent que, quand ils descendent dans la rue, l’opinion s’inquiète. D’ailleurs, un certain nombre de gouvernements ont vacillé au lendemain de grandes manifestations de profs et/ou de jeunes.
Aujourd’hui, et comme souvent, ils protestaient contre les diminutions de postes dans l’enseignement et la dégradation de leurs conditions de travail. Il n’y a aucun doute que l’Education nationale n’aurait pas dû être le premier des ministères dans lequel on pouvait appliquer la loi du « non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ». Cette loi, indispensable dans un pays qui compte plus de six millions de fonctionnaires -fonctionnaires d’Etat, fonctionnaires territoriaux, fonctionnaires hospitaliers- c’est-à-dire 10% de la population, doit s’appliquer intelligemment. Nous avons beaucoup trop de ronds-de-cuir qui lézardent aux Finances, à l’Equipement et plus encore dans nos communes, dans nos départements et dans nos régions, mais nous en manquons dans nos hôpitaux, dans la police et, sans doute en effet, dans nos écoles. Passer le même coup de rabot partout est absurde.
Cela dit, si nos enseignants ont parfaitement le droit d’exprimer leur grogne, on pourrait aussi leur reprocher de ne pas s’être regarder dans une glace. L’Ecole est la grande malade du pays depuis des décennies et les enseignants y sont, bien sûr, pour quelque chose. Cela fait un demi-siècle que notre Ecole n’est plus capable de former des jeunes aptes à entrer dans la vie active, à s’insérer dans la société, à s’assimiler quand il s’agit d’enfants d’immigrés. L’Ecole française est devenue une usine à fabriquer des chômeurs et des illettrés. Même si personne n’ose le dire, c’est l’Ecole qui est –en partie- responsable des problèmes du chômage, de la violence dans nos villes, de l’immigration mal gérée.
Jadis, les jeunes étaient formés par la famille, par l’église, par l’école, par le service militaire, par le travail. Aujourd’hui, les familles sont le plus souvent monoparentales, les églises sont désertes, le service militaire a été supprimé et le chômage a remplacé le travail. L’Ecole se retrouve donc seule en charge non plus seulement de l’enseignement mais aussi de l’éducation. Et il est évident qu’elle ne peut pas faire face à cette mission.
Nous avons réussi tant bien que mal la « massification » des élèves (6 millions en 1946, 13 millions aujourd’hui). 80% des jeunes arrivent désormais au niveau du baccalauréat. Mais nous avons raté la « massification » des enseignants dont le nombre a aussi doublé mais qui, pour une grande majorité d’entre eux, ne sont évidemment pas au niveau qu’on serait en droit d’exiger. Depuis des années, le fameux CAPES est accordé à des candidats n’ayant obtenu que 6 ou 7 sur 20 au concours, car il faut bien mettre des professeurs, même médiocres, en face des élèves. On a doublé le nombre des élèves et c’est très bien, même s’ils sont aujourd’hui parfois beaucoup plus « difficiles » qu’autrefois, on a donc dû doubler le nombre des enseignants et on a donc embauché des mauvais. Il faut avoir le courage de le dire. Mais c’est l’histoire de l’œuf et de la poule. Une mauvaise école fabrique de mauvais enseignants. Et François Hollande est totalement inconscient dans sa démagogie quand il promet d’embaucher 70.000 enseignants. Où les trouvera-t-il ? On ne fabrique pas 70.000 enseignants d’un trait de plume.
Il faudrait d’ailleurs se poser une vraie question de fond. On a, en quelques décennies, multiplié par dix le nombre de bacheliers. Cela fait plaisir à tout le monde, à l’opinion, aux gouvernements, aux parents, aux élèves. Mais personne ne s’est jamais demandé si, pendant le même temps, notre pays, notre société, notre économie avaient multiplié par dix le nombre d’emplois exigeant le niveau du bac. Cette fameuse massification a conduit à recruter des enseignants incapables d’assumer leur mission et à former inévitablement des chômeurs, des jeunes qui ont fait des efforts et des sacrifices pour obtenir un morceau de papier qui ne leur sert à rien.
Les enseignants ont raison de râler mais, au lieu de réclamer de nouveaux personnels, ils feraient mieux de réfléchir à l’Ecole du XXIème siècle et de proposer une véritable révolution de notre système scolaire. Quand ils ont voulu le faire avec le pédagogisme,, la lecture globale, l’éveil des compétences qui devait remplacer la transmission des savoirs, ils ont provoqué un chaos indescriptible dont nous ne sommes pas encore sortis.
Mais c’était, bien sûr, à Sarkozy de présenter cette révolution. C’était beaucoup plus important que la réforme des retraites et infiniment plus essentiel que celle de nos collectivités locales ou celle de la carte judiciaire ou celle des services du ministère des Finances. Il avait, même si c’était un peu tard, une superbe occasion de le faire aujourd’hui.
Au lieu de cela, il a préféré, avec une bêtise incommensurable, affirmer cet après-midi qu’il n’entendait pas protéger les enseignants qui bénéficient de la garantie de l’emploi, voulant se limiter à défendre les salariés du privé menacés de perdre leur emploi.
Dans le registre de la démagogie, il n’était jamais allé aussi loin. Aucun président de la République n’avait jamais, jusqu’à présent, osé utiliser cette vieille ficelle qui consiste, pour caresser l’opinion dans le sens du poil, à opposer les salariés du privé aux salariés du public. Les 4 millions de chômeurs –à commencer par ceux de Gandrange- auxquels il avait promis qu’en travaillant plus ils gagneraient plus ont du sourire amèrement en l’entendant dire qu’il les protégeait. Quant aux fonctionnaires dont il est, par définition, le « patron » suprême, ils ont dû sursauter.
Sarkozy sait que le bon million de fonctionnaires de l’Education ne fait pas partie de son électorat. Mais ce n’était pas une raison pour les provoquer ainsi. D’ailleurs, il s’en est pris aux 6 millions de fonctionnaires toutes catégories confondues qui tous bénéficient de cette garantie de l’emploi. A croire que non seulement il est inconscient de son rôle de chef de l’Etat mais qu’en plus il ne serait pas à 6 millions de voix près.
Sarkozy avait déjà donné du grain à moudre aux syndicats en affirmant un beau jour que désormais quand il y avait une grève en France personne ne s’en apercevait. Aujourd’hui, à sept mois des présidentielles, en déclarant qu’il ne voulait pas se préoccuper du sort des fonctionnaires, il offre sur un plateau aux syndicats une occasion inespérée de préparer une mobilisation générale. Ils ne vont sans doute pas s’en priver.

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