Alain Juppé est un ancien normalien et donc, malgré ses airs sérieux, voire ennuyeux, il aime les canulars, grande spécialité des élèves de la rue d’Ulm. Hier soir, à la télévision et ce matin dans Le Figaro, il nous en a fait un, tout en finesse, plein d’humour mais qui relevait tout de même du crime de lèse-majesté.
On sait que l’ancien enfant chéri de Chirac, ancien Premier ministre et actuel ministre des Affaires Etrangères n’improvise jamais ses propos. Tout est réfléchi, préparé, pesé au mot près, à la virgule près. Or, que nous a-t-il dit ? Qu’il aidera « sans ambiguïté » Nicolas Sarkozy… « s’il est candidat », qu’il lui arrive de « rêver même les yeux ouverts », « qu’il peut y avoir des circonstances qui font que… », qu’il n’imagine pas de devenir président mais qu’il se dit « qu’il y a, peut-être, parfois, des surprises ».
En clair, Juppé nous a annoncé qu’il était parfaitement prêt à être candidat à la présidentielle au cas où Sarkozy déclarerait forfait. Cela rappelle étrangement l’appel de Rome lancé par Pompidou dans lequel l’ancien Premier ministre du Général se déclarait prêt à assurer la relève de de Gaulle au cas où.
Certes, Juppé a répété à plusieurs reprises qu’il était « convaincu » que Sarkozy serait candidat, que Sarkozy était « le meilleur des candidats » et qu’il n’y avait « pas de recours aujourd’hui, Sarkozy étant là », mais il a tout de même, à trois-quarts de mots, évoqué la possibilité de « circonstances » qui feraient que…, de « surprises » qui feraient que… sans jamais terminer ses phrases.
En face d’un président rejeté depuis des mois par 70% des Français, enlisé dans une crise économique, financière et sociale sans précédent et cerné par toute une série de scandales, le fait que son ministre le plus important (qu’est devenu Fillon, où sont passés les autres ?) ose évoquer, même au conditionnel, l’hypothèse qu’il ne tentera pas de se faire réélire ressemble à s’y méprendre à un coup de pied de l’âne.
Visiblement, Juppé « rêve » que « les circonstances » et « les surprises » conduisent Sarkozy à jeter l’éponge. Et il aimerait bien nous faire partager ce rêve. D’ailleurs, si on écoute les bruissements des couloirs de l’Assemblée ou a fortiori du Sénat, on s’aperçoit que le ministre des Affaires Etrangères n’est pas le seul à être convaincu qu’avec Sarkozy la droite va droit dans le mur.
Mais cette opération qui pourrait bien ressembler à un début de manoeuvre de déstabilisation du Président n’est, évidemment, qu’un canular. Il faudrait que les sondages s’effondrent encore davantage, que l’affaire de Karachi devienne vraiment un scandale d’Etat pour que Sarkozy soit obligé d’abandonner la partie. Et rien ne dit que, dans ce cas-là, Juppé puisse apparaître comme le sauveur de la droite. Les Français n’ont pas oublié son si malheureux « droit dans mes bottes », son entêtement face aux grèves de l’hiver 1995, la dissolution qu’il a perdue en 1997, ses ennuis judiciaires et surtout ils n’ont jamais compris qu’après s’être montré si sévère envers Sarkozy il ait finalement accepté d’entrer dans son gouvernement pour lui donner un semblant de respectabilité en échange d’un maroquin.
Mais avec son (faux) canular, Juppé a libéré la parole des apparatchiks de l’UMP. Ils peuvent maintenant se demander presqu’ouvertement s’il ne leur faudrait pas trouver un homme recours pour le cas où Sarkozy ne se représenterait pas. Hypothèse de travail qui était jusqu’à présent inconcevable.
Les rats sont toujours nombreux à vouloir quitter un navire en perdition.

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