En répliquant un peu vertement à Eva Joly qui avait proposé de supprimer le défilé militaire du 14 juillet, François Fillon a permis à la gauche de faire oublier son désaccord sur ce problème avec la candidate écologiste. Mais le premier ministre a surtout ouvert un dossier délicat que personne ne voulait évoquer, celui des binationaux.
Tout le monde -mis à part certains extrémistes- est d’accord pour reconnaître qu’un étranger naturalisé devient, par définition, un Français « à part entière », bénéficiant des mêmes droits et soumis aux mêmes obligations que tous les autres Français. Et même si on peut se demander parfois si nous n’accordons pas un peu facilement cette nationalité. Sur les 150.000 naturalisés de chaque année, nombreux sont ceux qui ne parlent pas un mot de notre langue et n’ont aucune notion de nos lois, de nos usages, de notre culture. Il leur sera donc bien difficile de s’intégrer et plus encore de s’assimiler dans notre société.
Mais le problème des binationaux est plus difficile encore. En principe, un étranger qui devient français le devient totalement. Or, s’il garde son ancienne nationalité, il ne le devient qu’à moitié. Il est français, mais il est « aussi » algérien, sénégalais ou norvégien. Il ne peut donc pas être considéré comme les autres français qui ne sont, eux, « que » français. Il ne pourra pas être pleinement intégré ou assimilé puisqu’il reste à moitié fidèle à son pays d’origine et qu’il joue sur les deux tableaux, un pied ici, un pied là-bas.
Est-ce être xénophobe que de dire que l’identité nationale qu’on nous rabâche depuis quelque temps interdit d’avoir deux passeports, deux identités nationales ?
Le problème devient délicat dans certains cas. Qu’a bien pu penser un franco-ivoirien quand nos hélicoptères ont bombardé Abidjan ? Quels sont les sentiments d’un franco-afghan devant notre intervention militaire dans son pays ? Et quelles sont les réactions d’un franco-libyen (si tant est qu’il en existe beaucoup) devant la guerre que nous menons contre Khadafy ? Ces franco-ceci ou cela ne sont, évidemment, pas « comme les autres ». A moitié français, à moitié ivoirien, afghan ou libyen, ils ne peuvent être que… « partagés ».
Le problème devient plus grave encore quand ces binationaux souhaitent accéder à certaines fonctions, ce qui est leur droit le plus absolu.
Est-ce être xénophobe que de dire qu’il serait inconcevable qu’un franco-mexicain soit nommé ambassadeur de France à Mexico ou même simplement représentant de la France au Conseil de sécurité des Nations-Unies ? Ou qu’un franco-libanais soit colonel à la tête d’un régiment envoyé au Liban ?
Il y a peu de risques que nous déclarions la guerre à la Norvège. Mais rien ne dit que les intérêts politiques ou économiques de Paris et d’Oslo soient toujours les mêmes. Quelle serait alors l’attitude d’une présidente de la République française… franco-norvégienne ?
Eva Joly a voulu rester à moitié norvégienne comme Daniel Cohn-Bendit est à moitié allemand. Les écologistes sont volontiers internationalistes. C’est leur droit le plus strict. Mais, qu’on le veuille ou non, cela leur interdit d’aspirer à l’Elysée. On peut, même avec de l’accent, être franco-norvégienne et juge d’instruction, Eva Joly l’a prouvé, mais on ne peut pas, même si on est descendu de son drakkar depuis un demi-siècle, incarner la France en ayant gardé un pied (et sans doute la moitié de son cœur) chez les Lapons.
Au lieu de se jeter des noms d’oiseaux au visage et d’accuser un peu vite Fillon (qui est marié à une Galloise) de xénophobie, notre personnel politique ferait mieux de se pencher, un jour, sur ce problème de la binationalité.

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