La justice française semble de plus en plus incohérente et on comprend que les Français lui fassent de moins en moins confiance.
Cette semaine, nos compatriotes ont appris, coup sur coup, qu’un ancien terroriste d’Action Directe (condamné à perpétuité) était remis en liberté, que l’assassin (condamné) du préfet Erignac redevenait un « présumé innocent », que Dominique de Villepin (relaxé) se retrouvait dans la peau d’un « présumé coupable », qu’un couple qu’on nous avait présenté comme « victime du procès d’Outreau » semblait bien n’être pas aussi innocent qu’on nous l’avait dit et que l’affaire Tapie (l’une des innombrables affaires Tapie) qu’on croyait terminée rebondissait.
Naturellement, il est parfaitement normal que, dans un état de droit, tous les recours, tous les appels, toutes les procédures soient possibles afin que chacun, l’accusé comme la victime, puisse faire valoir sa vérité. Mais est-il tolérable que ces affaires durent ainsi des années, que les jugements soient indéfiniment remis en cause, comme si la justice était totalement incapable de déceler la vérité et de se prononcer ?
Les Français ont l’impression que les magistrats, tétanisés par leur responsabilité, n’osent plus trancher et que, de peur de commettre une erreur judiciaire (ou de compromettre bêtement leur carrière), ils préfèrent désormais renvoyer « la patate chaude » à leurs successeurs qui en feront tout autant et ce jusqu’à ce que la mort des prévenus permette d’éteindre le problème.
Que sont devenues les affaires des Vedettes de Taïwan, d’Elf, de l’Angolagate et tant d’autres ? Enlisées, noyées, oubliées dans les méandres marécageux de la procédure.
Bernard Tapie est évidemment le héros le plus caricatural de ces feuilletons judiciaires interminables. Cet ancien chanteur yéyé reconverti dans les affaires louches, le sport frelaté, la démagogie politique et maintenant les séries B de notre télévision, a tout connu, la fortune des yachtmen, la gloire des stades, les palais dorés de la République et l’humidité des cachots. Il symbolise à lui seul une époque –la nôtre- qu’on est bien obligé de qualifier d’épouvantable. Mais il est surtout l’un des meilleurs exemples des errements de notre justice. On ne compte plus ses procès, ses condamnations, ses relaxes.
Et alors qu’on espérait ne plus jamais le revoir, coucou ! le revoilà à la une de l’actualité.
Il faut dire que son dernier tour de passe-passe avait été énorme. Il avait réussi à obtenir 285 millions d’€ -ce qui est tout de même une somme- des ruines du Crédit Lyonnais qu’il accusait de l’avoir « floué » dans la revente d’Adidas.
Sans entrer dans les détails du dossier, les Français avaient retenu deux choses : d’abord, que c’était l’Etat (et donc le contribuable) qui allait payer à Tapie ces 285 millions, ensuite, que ce « jugement », si favorable à l’ancien et éphémère ministre de la Ville de François Mitterrand, avait été rendu, non pas par la Cour d’appel de Paris, ce qui aurait été la moindre des choses, mais par trois « arbitres » sur lesquels s’étaient mis d’accord les deux parties.
Que Bernard Tapie ait préféré que son cas soit jugé par trois personnalités (rétribuées à la commission) plutôt que par des magistrats, on le comprenait. Ce qui était stupéfiant c’était que « l’autre partie » –c’est-à-dire l’Etat, c’est-à-dire le ministère des Finances, c’est-à-dire Christine Lagarde- ait accepté cette combine à l’amiable plutôt que d’aller devant la justice de la République.
Il a fallu trois ans, quelques réflexions de la Cour des comptes et une démarche de plusieurs députés de l’opposition pour que le président de la Cour de cassation décide d’ouvrir une enquête sur « le rôle de Christine Lagarde dans le règlement de cette affaire ».
En théorie, notre élégante ministre des Finances pourrait se retrouver devant la Cour de justice de la République. La honte et l’infamie. D’autant plus qu’on voit mal comment elle pourrait alors expliquer pourquoi, dans cette affaire, elle ne voulait pas faire confiance, pour défendre les intérêts de l’Etat, à des magistrats. Ca sent la magouille à plein nez.
Quand quelques observateurs avaient un peu toussé à l’énoncé du « verdict » prononcé par les trois lascars du tribunal arbitral, Christine Lagarde s’était drapée dans sa dignité et son plus beau tailleur, en s’écriant « Ai-je l’air d’un copain de Bernard Tapie ? ». Argument un peu faiblard, il faut le reconnaître. L’ennui c’est que si Christine Lagarde n’a sans doute pas l’air d’être un copain de Tapie, tout le monde sait que Tapie, lui, est un grand copain de Nicolas Sarkozy depuis plus de 20 ans. Et d’ailleurs, lui, il en a l’air.
Depuis hier, Christine Lagarde s’indigne, hurle, monte sur ses grands chevaux et affirme qu’on veut attaquer son honneur. Comment cette ancienne avocate d’affaires n’a-t-elle pas compris que, si deux particuliers avaient parfaitement le droit de recourir à un tribunal arbitral pour les départager, la chose devenait intolérable dès lors qu’une des deux parties était l’Etat ? Quand il s’agit des fonds publics on ne s’arrange pas à l’amiable, entre amis, dans les salons particuliers d’un restaurant élégant.
Elle a raison. Il y va bien de son honneur. Mais qu’elle ne s’inquiète pas trop. Ca va trainer en longueur, le procureur Jean-Louis Nadal sera remplacé, il y aura des compléments d’enquête, des dossiers vont s’égarer, des témoins se rétracter. A moins, bien sûr, que le président de la République, garant de l’indépendance de la justice, ne fasse bien vite comprendre à la Cour de cassation qu’il est parfaitement normal que l’Etat ait offert 285 millions à son ami Bernard Tapie.

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