On peut naturellement trouver que c’est totalement ridicule, d’une autre époque, pour midinettes, et même un peu indécent de nos jours, vu l’état du monde. Mais qu’on le veuille ou non, des centaines de milliers de gens se sont pressés, ce matin, pour apercevoir quelques secondes des carrosses et des Rolls passer dans les grandes avenues de Londres et un à deux milliards d’habitants de la planète sont restés devant leur écran de télévision pendant des heures pour voir ce mariage princier.
On nous dira que les Britanniques sont un peuple particulier et qu’ils sont attachés à leur famille royale comme à leurs parties de cricket ou à leur tasse de thé. C’est vrai. Mais ils ne sont pas des sauvages et même si, nous, nous avons guillotiné un de nos rois, il est incontestable qu’un bon nombre de nos compatriotes ont aujourd’hui regardé la cérémonie de Londres, mi-rigolards, mi-envieux.
Nos politologues qui se passionnent pour les petites phrases venimeuses des uns ou des autres et pour les querelles de chapelle de droite ou de gauche feraient peut-être bien de réfléchir à cet engouement des peuples pour les têtes couronnées.
Bien sûr, il y a le fantasme des contes de fées, de la modeste bergère qui épouse son prince charmant, des belles robes blanches (à 170.000 € !), des bibis ridicules et de tout ce qui peut faire rêver Margot qu’on fait si souvent pleurer. Mais il ne faut pas trop mépriser Margot. Populisme ou pas, elle a le droit de vote et même celui de vivre.
Au-delà des historiettes sentimentales et des photos glamour sur papier glacé pour magazines people, la passion des Britanniques (et de beaucoup d’autres) pour cette famille royale révèle quelque chose de diablement important : le peuple a besoin de voir à la tête de l’Etat, disons, pour être plus précis, de la Nation une image un peu idéalisée, l’incarnation d’une histoire séculaire, avec ses traditions, ses valeurs, ses pages glorieuses. Il veut du protocole, du cérémonial, de la grandeur et même du grandiose. Il veut être fier de ses souverains pour être fier de lui-même et oublier l’espace d’un instant tous ses malheurs.
La Grande-Bretagne est accablée de dettes et de chômage, elle n’a plus d’empire, ne règne plus sur les mers et la Reine n’a aucun pouvoir, sauf un : celui d’incarner, en chair et en os, toutes les nostalgies et tous les rêves de ses « sujets ». C’est important. Ca aide à faire vivre… « l’identité nationale » dont on nous rebat les oreilles depuis des mois.
Nicolas Sarkozy a voulu « démocratiser » la fonction présidentielle et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a parfaitement réussi. Au milieu de ses amis du CAC40, il a voulu « faire peuple ». Le peuple en question ne le lui a pas pardonné. Les électeurs lui font mille reproches : la trahison de toutes ses promesses, ses échecs, ses volte-face, sa fébrilité tous azimuts mais ce qu’ils ne lui pardonneront sans doute jamais c’est de n’avoir pas réussi à « faire président ».
De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac n’étaient pas ridicules devant la reine Elizabeth. Sarkozy, même accompagné par Carla, avait l’air d’un intrus, entré dans la cour des grands par effraction.
Les républicains que nous sommes veulent un monarque au château, précisément pour incarner l’identité nationale. Quitte à en changer tous les cinq ans. Ils ont l’impression d’avoir, lors du sacre de 2007, couronné un usurpateur. Et ils se sont mis à le détester… souverainement.

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