La situation en Libye et en Côte d’Ivoire devrait inciter nos géo-stratèges à un peu de réflexion. Après avoir totalement raté les événements de Tunisie puis d’Egypte, nos grands spécialistes nous ont affirmé qu’« un grand vent de liberté » inespéré soufflait soudain à travers le Maghreb, le Proche-Orient et même l’Afrique. A les entendre, les peuples libyen, yéménite, syrien, jordanien, bahreini (et même ivoirien) allaient, à l’exemple des Tunisiens et des Egyptiens, balayer leurs dictateurs et instaurer chez eux une véritable démocratie.
Or, nous nous apercevons que, même bombardés par l’aviation internationale, les forces de Khadafy tiennent mieux que prévu et sont passées à la contre-attaque, qu’à Sanaa, Saleh est toujours au pouvoir, que les régimes de Damas, d’Amman et de Manama résistent alors qu’en Côte d’Ivoire les tueries dégénèrent à travers tout le pays.
Mieux, nous voyons que, dans tous ces pays, les dictateurs qu’on nous disait honnis par leur peuple parviennent à rassembler des foules de partisans prêts à en découdre avec ceux qu’on nous présentait comme des démocrates. Visiblement, les « tyrans » ont des partisans.
Il faut donc se poser une question : a-t-on vraiment affaire à un éveil de la démocratie ou assiste-t-on, en fait, à un réveil brutal de toutes les guerres tribales qui ont marqué l’histoire de tous ces pays ?
Le peuple libyen veut-il la liberté ou les tribus de Cyrénaïque veulent-elles régler des comptes avec les tribus de Tripolitaine ? Les Yéménites rêvent-ils de démocratie ou en sont-ils revenus au conflit de jadis entre tribus royalistes, liées à l’Arabie saoudite, et tribus républicaines, financées par le Caire ? Les Syriens veulent-ils abattre la dictature de la famille Assad ou les Sunnites veulent-ils chasser les Alaouites du pouvoir ? Les Jordaniens veulent-ils renverser la monarchie hachémite ou le fragile équilibre entre Palestiniens et Bédouins est-il en train de vaciller ? Les Bahreinis veulent-ils renverser un trône ou s’agit-il d’une insurrection des Chiites contre un pouvoir sunnite ? Même en Côte d’Ivoire, les massacres loin d’Abidjan prouvent qu’au-delà du conflit lié aux élections présidentielles, remportées par Ouattara et contestées par Gbagbo, on assiste à une véritable guerre entre Nordistes et Sudistes.
Tout le monde s’était réjoui de voir « notre » rêve de démocratie triompher dans ces régions. Mais nos bonnes âmes n’avaient sans doute rien compris, une fois de plus. Ce qu’elles considéraient comme un pas merveilleux vers le progrès et la démocratie n’est, en fait, qu’un retour à l’époque des guerres tribales d’antan.
N’a-t-on pas assisté d’ailleurs au même spectacle en pleine Europe il y a quelques années seulement avec l’éclatement de la Yougoslavie et les guerres entre Bosniaques, Croates, Serbes et Albanais ? Sans parler des Tchèques qui n’ont plus voulu des Slovaques. Même en Europe, la démocratie a surtout permis la résurgence des vieilles haines tribales.
L’appartenance à la tribu est une réalité autrement plus vivace que le rêve de la démocratie. Nous ferions bien d’en tenir compte avant de nous lancer à l’aide de ces gens qui pensent plus à s’étriper entre eux au nom de haines séculaires qu’à adopter nos grands principes qu’ils ignorent totalement.
Sommes-nous vraiment sûrs que les rebelles de Cyrénaïque soient tous de fervents partisans de la Déclaration des Droits de l’Homme, des élections libres et de la séparation des pouvoirs ?

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