Personne ne s’est étonné de voir Nicolas Sarkozy partir en croisade contre Khadafy. Affolé par les sondages qui désormais l’éliminent dès le premier tour, voyant que sa surenchère à droite ne servait qu’à apporter des voix supplémentaires à Marine Le Pen et que la situation de notre économie qui se dégrade encore de plus en plus faisait de Dominique Strauss-Kahn un vainqueur évident, il ne lui restait plus qu’à tenter « un coup », forcément énorme, pour essayer de remonter en selle. Une « bonne petite guerre », il n’y a rien de mieux dans le genre.
Il est plus curieux qu’Alain Juppé qu’on imaginait raisonnable ait accepté de jouer ce jeu bien dangereux. On peut d’ailleurs dire que c’est lui qui a réussi à éviter, au Conseil de sécurité, un veto chinois ou russe. C’est donc grâce à Juppé (et aux Britanniques) que Sarkozy peut aujourd’hui apparaître comme le grand défenseur des insurgés de Benghazi et l’ennemi numéro 1 du dictateur de Tripoli qu’il recevait pourtant, il n’y a pas si longtemps, avec tous les honneurs dus à son rang. A croire même qu’il avait à se montrer reconnaissant à son égard pour quelques services passés.
Ce qui est sidérant c’est que tout notre personnel politique, de la droite à la gauche -Martine Aubry, Laurent Fabius, mais aussi les Ecologistes, mais aussi Villepin et, bien sûr, tous les UMP de service- applaudisse l’opération, loue « le courage » du président de la République et attende, avec impatience, que nos avions lâchent leurs premières bombes sur la Libye.
C’est « l’union sacrée ». Comme si la Patrie était en danger et que la Libye s’apprêtait à envahir notre pays.
Naturellement, tout le monde était choqué par la violence avec laquelle Khadafy tentait de mater sa rébellion. Cela rappelait les Russes en Tchétchénie, les Chinois au Tibet ou place Tien an Men, les Birmans à Rangoon pour lesquels nous avions pourtant fermé pudiquement les yeux.
Certains avaient même de la sympathie pour les « rebelles » que la télévision nous présentait comme des « civils désarmés » alors qu’ils étaient visiblement en uniforme et sur leurs chars. Personne ne se demandait si ces hommes qui hurlaient « Allah ou Akbar » (Dieu est grand) et qui arboraient l’ancien drapeau de la monarchie sénoussie étaient des opprimés rêvant de liberté, des fanatiques religieux ou des guerriers des tribus cyrénaïques ennemies, depuis quelques siècles, des tribus de Tripolitaine.
Le régime de Khadafy est, évidemment, indéfendable. Comme celui de Pékin, de Cuba, de Corée du Nord, du Yémen et d’un bon nombre de pays qu’il nous reste encore à libérer.
Ce qui est stupéfiant c’est que nos « dirigeants » (pour ne pas dire nos « responsables », car le mot ne convient plus du tout) politiques soient ainsi soudain, tous, devenus des « va-t-en-guerre ».
Pas un seul n’ose demander ce qui nous prend brusquement à vouloir ainsi défendre des opprimés massacrés alors que nous avons laissé bien des peuples se faire écrasés par leurs tyrans, ce que nous allons faire « après » les premiers bombardements si Khadafy ne capitule pas immédiatement, comment nous irons le chercher pour le traîner devant un tribunal international, comment nous allons gérer ce pays en ruines et divisé si nous nous contentons de le survoler en le bombardant.
Il est tout de même incroyable que ces gens, sachant lire et écrire, n’aient toujours pas compris que, depuis des décennies, toutes les interventions militaires étrangères étaient, toujours, vouées à l’échec. L’Irak, l’Afghanistan, le Liban, le Vietnam, l’Egypte (en 1956 avec déjà une opération franco-britannique) etc. auraient tout de même dû leur servir de leçons.
Chaque fois que les « grandes » puissances ont voulu intervenir pour renverser un dictateur ou simplement pour imposer la paix, elles ont très rapidement fait dégénérer encore davantage la situation, multiplié le nombre des morts, soulevé les haines les plus redoutables, avant de devoir reconnaître leur échec et de décamper piteusement.
Pourquoi ? Tout simplement parce que les « libérateurs » apparaissent immédiatement comme des « occupants » pour peu qu’ils se mettent à ouvrir le feu et que, du coup, le réflexe nationaliste le plus élémentaire réunit contre eux tous ceux qui s’entretuaient auparavant.
Les tribus de Tripolitaine et de Cyrénaïque se détestent entre elles. Mais elles détesteront, les unes et les autres, encore plus toutes les armées du monde qui oseront bombarder leur sol national.
Ce matin, Sarkozy boit du petit lait en étant persuadé qu’il a réussi « le coup génial » qui va lui permettre de se faire réélire en 2012. Mais il risque bien, avant longtemps, d’apparaître comme l’inconscient dangereux qui, par pur électoralisme, a lancé la France dans une aventure guerrière totalement irresponsable.
Il est dommage que personne n’ait osé le lui dire.

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