Depuis hier, certains moralistes donneurs de leçons s’indignent que le procès Chirac ait été ajourné. Il reprendra vaguement en juin, peut-être en septembre et on dit même, maintenant, qu’il ne pourra pas se tenir avant les élections présidentielles. Autant dire que la justice attend la mort de Chirac pour classer l’affaire.
Naturellement, tout le monde est d’accord pour proclamer que la justice doit être la même pour tous et qu’il n’y a pas de raison pour que les « puissants » soient épargnés alors que les « petits » sont pourchassés sans pitié.
Mais ce procès a quelque chose de gênant.
D’abord, parce que les faits reprochés à l’ancien président ne relèvent tout de même pas de la haute trahison ni du crime contre l’humanité. Il a fait embaucher par la Ville de Paris quelques copains, quelques femmes de copains, quelques collaborateurs de copains. Ce n’est « pas bien ».
Mais… sur les 40.000 salariés de la Ville de Paris, ce n’est qu’une goutte d’eau. Mais… tous les maires, tous les présidents de conseil général ou régional en ont, sans doute, fait autant. Pierre Mauroy avait fait embaucher par la Ville de Lille une conseillère municipale socialiste de Paris qui n’a jamais mis les pieds à Lille (il a été condamné). Mais… si on épluchait les cabinets ministériels, on s’apercevrait rapidement que bien des conseillères techniques et des attachées de presse ne sont, sous leur nom de jeune fille, que les épouses des ministres quand elles ne sont pas leurs maîtresses. Mais… personne n’a jamais eu l’idée de faire poursuivre en justice Mitterrand qui faisait entretenir par l’Etat sa « deuxième famille ». Sa maîtresse et sa fille « cachée » vivaient dans les palais de la République, logées, nourries, blanchies, bénéficiant de voitures avec chauffeur et de gardes du corps.
Et on pourrait, au hasard, ajouter que Roland Dumas, mouillé jusqu’aux yeux dans toutes les affaires véreuses de ces dernières décennies (ELF, frégates de Taïwan, etc.) n’a jamais été inquiété et, bien pire, que la justice n’a jamais cherché à savoir qui avait assassiné Robert Boulin, Joseph Fontanet, Bérégovoy ou Grossouvre.
Tout cela n’excuse, bien sûr, pas les fautes de Chirac que certains considèrent comme des peccadilles.
Le plus gênant est ailleurs. Faut-il vraiment traîner en justice pour des « délits » mineurs, datant du siècle dernier, un ancien chef d’Etat qui est aujourd’hui « la personnalité politique préférée des français », qui est très fatigué si ce n’est malade, qui a reconnu les faits puisqu’il a remboursé la Ville et qui a très honorablement (en tous les cas infiniment mieux que son successeur) représenté la France à travers le monde pendant douze ans ?
Les Français, épris de justice, souhaitent-ils vraiment voir toutes les télévisions du monde se bousculer pour prendre les images d’un ancien président de la République française, entouré de gendarmes, vacillant un peu sur ses jambes, le regard affolé, entrant dans une salle d’audience en tant qu’accusé, comme un voleur de poules ?
Qu’on le veuille ou non -et tout est là- même si la justice doit, en effet, être, en principe, la même pour tous, un ancien chef d’Etat n’est pas un justiciable tout à fait comme les autres qu’on pourrait traiter comme un loubard de banlieue ou même comme « monsieur tout le monde ».
Sarkozy auquel on ne peut pas reprocher d’avoir considérablement rehaussé le prestige de la France et dont le règne aura été une suite de scandales aura réussi à faire traîner en justice un ancien président de la République et un ancien premier ministre. C’est lamentable.
Foutons la paix à Chirac et faisons confiance à Villepin pour savoir, avant l’ouverture de son nouveau procès sur l’affaire Clearstream en mai prochain, faire tirer quelques torpilles sous-marines.

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