Michèle Alliot-Marie voulait envoyer des policiers français aider Ben Ali à réprimer ses manifestants. Alain Juppé se demande si une intervention militaire des puissances occidentales en Libye ne serait pas… « contre-productive ». En changeant de titulaire, la diplomatie française a déjà fait de gros progrès.
Le monde entier qui découvre soudain et bien tardivement que Khadafy est un fou furieux est choqué par la violence avec laquelle le dictateur de Tripoli tente de se maintenir au pouvoir. Il est évident qu’il est prêt à massacrer son peuple et avec d’autant moins de scrupules que tout l’Est du pays qui s’est soulevé et, semble-t-il, libéré est le domaine de tribus qui ont toujours été ennemies des tribus de l’Ouest dont il est issu et sur lesquelles il a bâti son pouvoir.
Cela dit, une intervention militaire menée inévitablement par les Américains qui sont les seuls à avoir les moyens matériels et humains pour une telle opération serait évidemment catastrophique. Elle provoquerait immédiatement une réaction nationaliste de toutes les tribus, de l’Est comme de l’Ouest, et transformerait, sur l’heure, Khadafy en héros absolu aussi bien en Libye qu’à travers tout le monde arabe.
Comment les Américains peuvent-ils imaginer un tel scénario après leurs expériences irakienne et afghane ?
En Irak, Saddam Hussein était détesté par une grande majorité de son peuple, notamment les Kurdes et les Chiites. Mais il a suffi que les Gi’s débarquent, le renversent, l’exécutent et installent un gouvernement fantoche pour que le pays explose et sombre dans une guerre civile épouvantable qui se prolonge encore aujourd’hui alors pourtant qu’en principe les troupes américaines se sont retirées. A Bagdad aujourd’hui, on regrette l’époque de Saddam Hussein !
C’est pire encore en Afghanistan. La kyrielle d’ethnies et de tribus du pays s’entretuait depuis des décennies, pour ne pas dire des siècles. Le régime pachtoun des Talibans était détesté par toutes les autres minorités. Mais, là aussi, il a suffi que les « grandes puissances » interviennent avec leurs bombardiers, leurs chars et leurs troupes d’élite pour que le réflexe nationaliste joue à plein et que, comme en face des Britanniques au XIXème siècle ou en face des Soviétiques dans les années 1980, toutes ces tribus qui se haïssaient ne reforment plus qu’un seul peuple, uni et déterminé à chasser l’envahisseur étranger et, de plus, « infidèle ».
Cela fait maintenant plus de dix ans que les troupes occidentales s’enlisent, s’enfoncent, se noient dans le bourbier afghan et que, de Paris à Washington en passant par toutes les autres capitales occidentales impliquées dans cette aventure folle, on cherche désespérément une issue pour sortir sans trop de honte de ces montagnes et de ces vallées imprenables. A Kaboul, aujourd’hui, on regrette l’époque des Talibans !
Le « droit d’ingérence » inventé par Kouchner est évidemment une absurdité. Tout, simplement parce que dès l’instant où des puissances occidentales (c’est-à-dire, aux yeux de ces populations, « impérialistes » et « néocolonialistes ») interviennent, même pour les protéger, elles apparaissent comme des envahisseurs haïssables.
Il ne faut pas oublier que Khadafy, tout fou qu’il soit à nos yeux, a, plus ou moins, remplacé Nasser dans l’imagerie populaire arabe. Il est celui qui a osé défier, narguer l’Occident. Or, il faut se souvenir que Nasser n’a jamais été aussi fort, aussi adoré des foules arabes qu’au lendemain de la guerre de 1956 (provoquée par la nationalisation du Canal de Suez) et surtout qu’au lendemain de sa défaite épouvantable de 1967 (la guerre des Six jours).
Juppé a mille fois raison. Une opération militaire en Libye serait évidemment « contre-productive ». On veut espérer qu’il aura suffisamment d’autorité pour empêcher Sarkozy de se lancer dans une telle absurdité si jamais les Américains décidaient d’intervenir. Mais on connaît l’admiration béate de notre président pour tout ce qui vient des « States »…

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