Nicolas Sarkozy reçoit Dominique de Villepin, aujourd’hui, en fin de matinée, à l’Elysée. La chose est pour le moins cocasse.
En principe, le président de la République ne devrait pas accrocher l’ancien premier ministre à un croc de boucher comme il s’y était pourtant engagé. Officiellement, il ne l’a convié que pour lui parler du G20 et, éventuellement, lui demander son avis sur ce que la France pourrait bien faire « pour sauver la planète » puisque c’est Paris -et donc Sarkozy- qui, on le sait, préside pour quelques mois ce « machin » et que le président français a de « grandes ambitions » pour ne pas dire des ambitions délirantes à cette occasion.
En fait, il est évident que Sarkozy brûlait d’envie de se retrouver face-à-face avec Villepin. Certains disent même –et on peut presque les croire sur parole- que s’il a décidé de recevoir et de « consulter » tous les anciens premiers ministres à propos de ce G20 c’était simplement pour avoir un prétexte d’inviter Villepin.
A l’UMP, où on a complètement perdu les pédales, certains racontaient ces derniers jours que la rencontre pourrait, peut-être, permettre de « grandes retrouvailles » entre les deux ennemis. Les plus fous allaient même jusqu’à imaginer que Sarkozy proposerait à Villepin d’entrer au gouvernement comme ministre des Affaires Etrangères. On pouffe !
Naturellement, on veut bien croire que le président cherche actuellement et désespérément quelqu’un pour remplacer, au plus tôt, Alliot-Marie, désormais totalement discréditée dans toutes les capitales de la planète. Mais on ne peut tout de même pas croire qu’il soit assez naïf pour imaginer, une seule seconde, que Villepin puisse accepter une telle offre.
Au courant de ces rumeurs farfelues, Villepin a d’ailleurs tenu, dès avant-hier, à faire savoir qu’il ne renouvellerait pas son adhésion à l’UMP.
Il faut reconnaître que son appartenance au parti présidentiel avait quelque chose de totalement surréaliste. Sans même parler de l’affaire Clearstream avec laquelle Sarkozy s’acharne contre lui ni de l’affaire des sous-marins pakistanais qu’il a, lui-même, lancée en riposte contre Sarkozy, Villepin, depuis des mois, flingue à vue Sarkozy, le sarkozisme et les sarkoziens et tout le monde a parfaitement compris, depuis belle lurette, que le président-fondateur de la République solidaire avait bel et bien l’intention de se présenter l’année prochaine contre celui qu’il appelle « le nain », en se drapant dans le drapeau français de « l’homme recours » (de la droite), voire de « l’homme providentiel » (du pays).
Pour l’instant, Villepin n’est crédité que de 4 à 5% dans les sondages. Il peut donc déjà espérer jouer « les Chevènement de 2002 », pour peu qu’un centriste du genre Borloo fasse un bon score et que Marine Le Pen approche des 20% comme certaines études d’opinion le laissent envisager. Chevènement a « tué » Jospin en 2002 avec 5,33% des voix.
Mais en faisant une bonne campagne, en se présentant en permanence sous l’image du gaulliste social (au physique si ce n’est à l’envergure d’un chef d’Etat) et de l’anti-Sarkozy absolu sur les problèmes sociaux, sur les problèmes économiques, sur les problèmes de sécurité et d’immigration et, plus encore, sur les problèmes internationaux, il pourrait arriver à jouer « les Chirac de 1981 ». Chirac a « tué » Giscard en 1981 avec 17% des voix.
Dans un cas comme dans l’autre, Villepin a un redoutable pouvoir de nuisance car si Sarkozy peut toujours espérer récupérer, au second tour, les voix de ceux qui auront voté pour Borloo ou un autre centriste, il sait parfaitement que les voix qui se seront portées sur Villepin ne se reporteront jamais sur lui.
Le face-à-face de ce matin va donc être… croustillant et sans aucun doute un fabuleux moment de jouissance pour Villepin.
Sarkozy va, bien sûr, attaquer l’entretien avec le G20. Villepin va, évidemment, tout de suite lui couper la parole en lui faisant remarquer que la France entière « se contrefout de ce truc » qui n’a aucun sens puisqu’il n’y a désormais plus que le G2 (Etats-Unis-Chine) qui puisse imposer sa loi au monde tant sur le plan financier que sur le plan économique.
On peut faire confiance à Villepin pour être encore plus désagréable et souligner que les idées de Sarkozy sur un « rééquilibrage des taux de change » ou un « contrôle des prix de matières premières » sont particulièrement absurdes car ni Washington, ni Pékin, ni Brasilia, ni Delhi, ni aucun des nouveaux grands pays de la planète ne veulent en entendre parler.
Mais Villepin ira sûrement plus loin et fera très certainement remarquer à Sarkozy que la France ne peut plus désormais porter le moindre message puisqu’elle s’est totalement déconsidérée aux yeux de l’Europe où elle tente vainement de trottiner derrière l’Allemagne, aux yeux du bassin méditerranéen (Tunisie, Egypte, Proche-Orient) où elle a multiplié les « maladresses », aux yeux de l’Afrique (« Mon petit Nicolas, vous avez le bonjour de Gbagbo ! »), de l’Amérique latine (« Tiens, mon petit Nicolas, vous avez vu le Brésil va acheter de avions américains, pas des Rafale ») sans parler de l’Amérique centrale et du Mexique dont « l’année en France » vient d’être annulée.
L’ancien ministre des Affaires étrangères pourrait d’ailleurs s’amuser alors à citer la tribune que des diplomates (anonymes) viennent de faire paraître dans Le Monde et qu’il semble bien avoir, lui-même, fortement inspirée si ce n’est écrite: «A l’encontre des annonces claironnées depuis trois ans, l’Europe est impuissante, l’Afrique nous échappe, la Méditerranée nous boude, la Chine nous a domptés et Washington nous ignore (…) La voix de la France a disparu dans le monde et notre suivisme à l’égard des Etats-Unis déroute beaucoup de nos partenaires » (On croirait bien, en effet, lire du Villepin dans le texte !)
On imagine que, pour changer de sujet, Sarkozy tentera, peut-être de parler de politique intérieure.
-On me dit, mon cher Dominique, que vous voulez vous présenter contre moi l’année prochaine ?
-J’y pense, mon petit Nicolas. On pourrait même dire que c’est vous qui m’y avez fait penser…
-Mais vous avez vu vos sondages ?
-J’ai surtout regardé les vôtres, à dire vrai. Ils m’encouragent beaucoup.
Hélas, on ne saura jamais ce qui ce sera vraiment dit, ce matin, à l’Elysée. Mais le sourire qu’affichera sans doute Villepin à sa sortie de l’entretien sera suffisamment éloquent.

Mots-clefs : ,