Si l’on en croit les commentateurs d’aujourd’hui, Nicolas Sarkozy se serait débarrassé de deux « boulets » encombrants pour les remplacer par trois « poids lourds » salvateurs.
Il ne fait aucun doute que Michèle Alliot-Marie commençait à devenir gênante. Non seulement elle symbolisait jusqu’à la caricature la cécité du gouvernement français devant tous les événements actuels qui chahutent le monde arabe (sa stupéfiante proposition d’envoyer des policiers français à l’aide de Ben Ali !) mais, en plus, elle faisait voir au grand jour l’un des vices les plus mal cachés de la sarkozie : le goût du fric, de la « dolce vita » et des petits arrangements avec les milliardaires.
Son réveillon à Tabarka rappelait, étrangement, la soirée du Fouquet’s, ses escapades à bord du jet privé du copain de Ben Ali évoquaient, évidemment, le yacht de Bolloré. Et ses mensonges éhontés, tout au cours de sa descente aux enfers, comme ceux de Woerth dans un scénario pratiquement identique, reflétaient à merveille l’inconscience impudique et la morgue insupportable des membres de la cour du roi.
Elle voulait faire croire qu’elle était l’incarnation du gaullisme dans l’équipe dirigeante mais elle était devenue beaucoup trop sarkozienne. Il fallait, en effet, la débarquer au plus tôt.
Pour Brice Hortefeux, « le meilleur ami du président », on nous raconte que ses condamnations pour propos racistes obligeaient Sarkozy à l’éloigner. Ca ne tient pas. D’abord, Hortefeux a fait appel du jugement qui l’a condamné et il est donc toujours « présumé innocent », même si c’est lui qui a inventé le concept du « présumé coupable ». Ensuite, s’il est limogé, il va tout de même être nommé « conseiller politique » du chef de l’Etat, poste qui ne devrait, bien sûr, pas revenir à un repris de justice.
Non, Hortefeux est viré parce qu’il symbolisait, lui, les échecs de la politique sarkozienne de sécurité. Or, la chasse à la racaille, aux délinquants et aux clandestins sera le thème majeur de la campagne présidentielle de Sarkozy. Cela va faire dix ans maintenant, depuis sa première entrée au ministère de l’Intérieur en 2002, qu’il nous joue le même air. Devant le fiasco de ses rodomontades, il lui fallait, à l’évidence, changer d’interprète puisqu’il ne veut pas changer de partition.
Ajoutons que mettre Claude Guéant place Beauvau c’était, à la fois, combler de bonheur ce Fouché au petit pied et faire plaisir à tous ceux, innombrables, qui ne supportaient plus ce bonhomme insipide et sinistre qui se prenait, en plus, pour Talleyrand.
On ne reprochera donc pas à Sarkozy d’avoir jeté par-dessus bord ces deux « boulets » au nom de « la politique du résultat » qu’il prétendait vouloir mettre en oeuvre.
On regrettera cependant qu’il ait ainsi limité la purge qui s’imposait. Pourquoi n’avoir pas, dans un grand moment de lucidité, balancé aussi Roselyne Bachelot, compromise jusqu’aux yeux avec les laboratoires pharmaceutiques et ses achats de vaccins inutiles, Frédéric Mitterrand dont on se demande ce qu’il peut bien faire à la Culture, Besson dont on ne connaît même plus les fonctions exactes, Morano, Chatel et quelques autres, histoire de rafraîchir un peu ses troupes à la veille de combats qui ne s’annoncent pas gagnés d’avance?
Mais il s’est contenté d’échanger deux « boulets », Alliot-Marie et Hortefeux, contre ce qu’on nous présente comme trois « poids lourds », Juppé, Longuet et Guéant.
Il est de bon ton d’affirmer que Juppé est un « homme de qualité ». Même Laurent Fabius vient de le répéter. Mais comme Fabius est un ancien condisciple de Juppé, rue d’Ulm et à l’ENA, son témoignage est évidemment sujet à caution et relève, semble-t-il, plus de l’esprit de corps que de l’esprit critique.
Cela dit, Juppé est, sans doute, un grand travailleur, avec le sens de l’Etat (hélas version haut fonctionnaire et non pas version homme politique, deux versions qui n’ont rien à voir entre elles). Il va sûrement potasser les dossiers du Quai d’Orsay et on veut croire que, sans se mettre droit dans ses bottes, il saura écouter, prudemment, d’une oreille attentive, les avis, voire les conseils de nos diplomates.
Mais à l’Elysée, on nous fait déjà comprendre que Sarkozy compte bien garder la haute main sur la politique étrangère, en tant que président du G8 et du G20 et pour mieux se présidentialiser et que, donc, la vraie fonction de Juppé va être de jouer les Monsieur Loyal, les « faire-valoir », les cautions, les comparses, les boute-en-train pendant la campagne présidentielle.
Alors là, on peut se demander s’il n’y a pas erreur sur la personne et grave faute de casting. Dans le genre boute-en-train, on a déjà vu mieux que Juppé. Si Sarkozy compte sur Juppé pour faire basculer l’opinion publique, remonter dans les sondages et partir en fanfare vers un triomphe électoral l’année prochaine, il a « tout faux ».
Pour les Français –et ils sont peut-être injustes, mais ce sont eux les électeurs- Juppé reste le premier ministre qui a provoqué, par maladresse, un mois de grève générale des transports en plein hiver 1995, qui a, avec d’autres, conseillé la dissolution de 1997, qui a été condamné (à tort ou à raison) dans une affaire d’emplois fictifs, qui a dû s’exiler quelques mois au Canada et qui, à peine revenu en grâce, s’est fait battre aux législatives dans son fief bordelais ce qui l’a obligé à démissionner du gouvernement. On ne peut pas dire donc qu’il ait laissé un souvenir impérissable à tous les Français. Seuls les Bordelais semblent aujourd’hui faire encore son éloge.
Il va être intéressant de voir ce que la présence de l’ancien « meilleur d’entre les chiraquiens » peut rapporter à Sarkozy dans les prochains sondages.
Et Longuet, l’autre poids lourds, sorti, lui, de son garage sénatorial ? Que peut-il rapporter à Sarkozy pendant la campagne ?
Seuls les électeurs du troisième âge, et encore pour peu qu’ils aient gardé toute leur mémoire, se souviennent vaguement du nom de ce beau-frère de Bolloré (Ah ! Tiens, tiens ! On comprend tout ! Leurs épouses sont sœurs !), ancien ministre de l’Industrie de Balladur et mouillé dans des histoires compliquées de villa dans le midi.
Combien Longuet va-t-il rapporter de points à Sarkozy dans les sondages avant que le Cana rd enchaîné ne s’occupe vraiment de lui ?
Le troisième « poids lourd » plaira sans doute aux « flics » puisqu’il est de « la Grande maison », mais a-t-il vraiment le charme nécessaire pour reconquérir une opinion ? Ce n’est pas sûr.
Attendons donc le prochain remaniement -qu’on nous annonce pour lendemain des cantonales- afin de savoir si, lesté de poids lourds, le président sortant pourra affronter les électeurs….

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