Les programmes de télévision ne sont décidément pas bons en ce moment. Et ce n’est pas une spécificité française. Hier soir, les téléspectateurs français ont été aussi déçus que les téléspectateurs égyptiens.
Les Egyptiens attendaient une démission, en direct et en bonne et due forme, de Moubarak. Le raïs leur a simplement annoncé qu’il déléguait une partie de ses pouvoirs à son vice-président. (Depuis, on a appris,ce matin, qu’il était parti se reposer dans sa résidence préférée de Charm el Cheik et, finalement, ce soir, qu’il avait abandonné le pouvoir).
Les Français, eux, hier soir, devant leurs écrans de télévision, attendaient…
Et c’est justement là le problème. Ils ne savaient même pas eux-mêmes ce qu’ils attendaient, ce qu’ils espéraient, ce qu’ils redoutaient de ce one-man-show présidentiel avec comme faire-valoir, un panel de neuf « innocents » choisis par TF1 et censés représenter plus ou moins les Français.
En fait, les 8 millions et demi de téléspectateurs étaient sans la moindre illusion. Ils savaient très bien que Sarkozy n’annoncerait ni sa démission ni même une dissolution de l’Assemblée et que, comme à son habitude, il pratiquerait l’autosatisfaction la plus impudique en évoquant son bilan et la démagogie la plus effrontée en esquissant son programme de candidat pour 2012.
Ce qui intéressait, et peut-être même amusait les téléspectateurs français était de voir comment « l’animal » allait s’en sortir, comment un président rejeté par environ 70% de la population et empêtré dans ses échecs (chômage, déficit, insécurité, etc.), ses fanfaronnades (présidence du G20 avec l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial !), ses maladresses (insurrection des magistrats, mécontentement des enseignants et du corps médical, etc.) et quelques menus scandales honteux (voyages de Fillon en Egypte, d’Alliot-Marie en Tunisie, sans parler du sien à Marrakech) pourrait s’en tirer.
Tous les psychanalystes le disent, il y a quelque chose de foncièrement méchant chez les amateurs de reality-show. Ils veulent voir les candidats se ridiculiser, patauger, se faire maltraiter, piétiner, éliminer. C’est le vieux principe des jeux du cirque. On veut que les gladiateurs s’entretuent et surtout que les lions bouffent leurs victimes.
Hier soir, personne ne pensait que les neuf innocents pourraient dévorer la bête qui, en principe, leur était donnée en pâture. Le choix des comparses avait été savamment préparé et l’ineffable Jean-Pierre Pernault veillait au grain. Mais on savait que Sarkozy s’enliserait de lui-même dans les sables mouvants de ses contradictions et de ses promesses de Gascon.
Pour les promesses, il n’a pas mégoté puisqu’il nous a promis, juré « qu’avant l’été » (c’est-à-dire dans 130 jours au plus tard) il aurait 1) créé « une 5ème branche de protection sociale pour la dépendance », 2) accordé « une aide d’un demi-milliard d’euros aux chômeurs de longue durée », 3) pris « des mesures pour lutter contre la délinquance des mineurs », 4) instauré « des jurés populaires dans les tribunaux correctionnels » et 5) lancé « une grande consultation sur le malaise des magistrats ».
Qui pourrait croire une seule seconde que dans les 130 prochains jours Sarkozy, tout en remettant la terre sur le droit chemin à la tête de G20 et tout en refondant de fond en comble toute notre fiscalité (comme promis) sera capable de faire préparer les textes qu’impose la plupart de ces décisions, de les faire discuter, amender, adopter au Parlement (Assemblée et Sénat) puis de faire établir leurs décrets d’application ? Et où a-t-il l’intention de trouver l’argent pour tout cela ?
Pour ce qui est du malaise de magistrats, on peut regretter qu’il n’ait pas préféré nous parler d’un « Grenelle de la magistrature », comme çà, au moins, personne ne se serait fait la moindre illusion.
Rares, bien sûr, ont été ceux que de telles promesses en l’air totalement irréalisables ont pu surprendre. Depuis quelques années, nous nous y sommes habitués.
Mais soyons honnêtes. Par instants, on a perçu quelques petits changements dans l’attitude du chef de l’Etat. Pour la première fois, sans doute, il a reconnu des échecs (sur la récidive), des erreurs (le voyage en Tunisie du ministre des Affaires Etrangères). Pour la première fois, sûrement, il a presque semblé demander « pardon » (aux magistrats).
Essayait-il, en pensant à 2012, un nouveau personnage, un peu plus modeste, un peu moins arrogant ? Ce serait une bonne idée. Mais alors il lui faut encore faire d’énormes progrès car il n’est guère plus crédible dans ce nouveau rôle. Ou bien est-il vraiment au bout du rouleau ?
Une chose est sûre : pour 2012, il va lui être bien difficile de trouver le (nouveau) ton juste. Pour l’instant, quand il est toujours triomphant, il est souverainement insupportable et, quand il tente le contre-emploi du modeste, il est ennuyeux à périr et on a bien envie de zapper ce qu’ont du faire un bon nombre de téléspectateurs hier soir.

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