Depuis quelques semaines, nous assistons, incrédules, étonnés, inquiets, admiratifs à ce qui se passe dans le monde arabe où les dictatures s’effondrent les unes après les autres comme autant de châteaux de cartes.
On a l’impression d’être devant un stand de tir à la foire : Ben Ali à Tunis, Moubarak au Caire, demain, l’émir de Bahrein à Manama, le président du Yémen à Sanaa, Khadafy à Tripoli et, on espère, bientôt, Bouteflika à Alger, Assad à Damas, Mohammed VI à Rabat et, pourquoi pas, le roi d’Arabie Saoudite et tous les petits potentats du Golfe.
La chute de tous ces régimes arabes ressemble à s’y méprendre à celle de tous les régimes communistes de l’Europe de l’Est. L’effet domino a fonctionné à plein. Une fois que le premier était tombé, les autres ne pouvaient que suivre. Même si les spécialistes nous racontent que tout était totalement différent entre les dictatures pro-occidentales (Tunisie, Egypte, Bahrein) et la dictature « révolutionnaire » libyenne, entre les riches « pétroliers » (Libye, Bahrein) et ceux qui vivaient du tourisme (Tunisie, Egypte) ou qui végétaient dans la misère (Yémen).
Mais au-delà de toutes ces différences, partout, ces régimes étaient au pouvoir depuis des décennies, avaient supprimé toutes les libertés et instauré des systèmes de corruption insupportables, partout surtout, l’explosion de la démographie avait créé des générations de jeunes auxquels l’économie locale n’avait pas pu offrir le moindre avenir alors pourtant que les progrès de l’éducation leur avaient donné, bien souvent, une formation. Partout enfin, la mondialisation –c’est-à-dire la télévision et l’Internet- avait appris à ces peuples la signification du mot « liberté ».
Et pourtant –comme pour l’effondrement du monde communiste- personne n’avait rien vu venir.
Aujourd’hui encore –comme pour le monde communiste- il est impossible de savoir quelle a été « la goutte d’eau » qui a fait déborder le vase, « l’étincelle » qui a mis le feu aux poudres. Pourquoi tout cela arrive-t-il soudain en ce début de l’année 2011 ?
Pour provoquer une telle explosion, il faut, sans doute, que le prolétariat (un mot bien désuet mais qui recouvre une réalité bien vivace) crève de faim plus encore que d’habitude et que la petite bourgeoisie qui jusqu’alors bénéficiait des miettes du progrès n’ait soudain plus d’espoir. Il faut une « alliance objective » entre les sans-culottes et les petits boutiquiers. Il faut aussi qu’en face le régime se soit rendu détestable pour son incompétence à régler les problèmes essentiels et plus encore son mépris arrogant.
On a vu ça en 1789, en 1848, en 1917. En 1979, en Iran, c’est l’alliance entre les crève-la-faim des bidonvilles de Téhéran et les petits bourgeois du Bazar qui a renversé le Chah et donné le pouvoir à l’ayatollah. C’est ce qui se passe en ce moment à travers le monde arabe. La foule veut du pain, les jeunes un avenir et chacun s’imagine que la liberté permettra de créer un monde nouveau et des lendemains radieux.
Il faut bien reconnaître qu’il y a un certain plaisir à voir tous ces despotes se faire renverser les uns après les autres, même si rien ne dit que la démocratie l’emportera sur une dictature militaire ou un régime islamique si ce n’est islamiste.
Du coup, certains commencent à se demander si, après le monde communiste et le monde arabe, notre monde à nous ne pourrait pas connaître à son tour un vaste chambardement.
Cette fois, rien n’est évidemment comparable. La France est un pays de libertés (même si on nous les grignote un peu parfois), Sarkozy auquel on peut reprocher son autoritarisme, ses foucades, son impulsivité, ses erreurs, n’est pas un dictateur et devra, en tous les cas, remettre en jeu son mandat dans quelques mois.
Oui mais… plus de 10% de la population est au chômage, vit sous la ligne de pauvreté, dans des logements insalubres, les classes moyennes voient leur niveau de vie dégringoler chaque jour et savent que leurs enfants auront un statut inférieur au leur, les jeunes notamment des classes dites « défavorisées » ou ceux « issus de l’immigration » semblent désespérés et le fossé entre les riches et les pauvres s’élargit d’année en année alors que le pouvoir (incompétent) se goberge ostensiblement et que ses amis s’enrichissent toujours plus sans la moindre pudeur.
Jamais, depuis un demi-siècle, la situation du pays n’a été aussi mauvaise, la vie quotidienne des Français aussi difficile et le pouvoir aussi rejeté. On a l’impression que le pays est « au bout du rouleau » et le système « à bout de souffle ».
Le pouvoir s’affole, cherche des dérivatifs, nous parle de l’identité nationale, de la place de l’Islam, de la maladie d’Alzheimer, s’en prend aux grands corps de l’Etat, aux magistrats, aux diplomates, aux enseignants, qu’il veut rendre responsables de ses propres erreurs. Sarkozy continue à nous annoncer de nouvelles « grandes réformes » (notamment sur la fiscalité et la dépendance) sans se rendre compte qu’il est arrivé quasiment au terme de son mandat et que pratiquement toutes celles qu’il a prétendu lancer au cours de ces quatre ans ont déjà sombré dans l’oubli (réforme de la justice, réforme du lycée, réforme du système de santé, réforme des collectivités, réforme de la constitution, etc.).
Certains avaient cru, lors des grandes mobilisations populaires contre la réforme des retraites de l’automne dernier, que tout pourrait dégénérer. Mais les millions de manifestants (que le pouvoir n’avait pas voulu entendre) ont fini par rentrer chez eux. Ils attendent 2012.
Si l’on écoute attentivement aujourd’hui les foules arabes, on s’aperçoit qu’au-delà de la corruption, qu’au-delà des privations de liberté, ces insurgés ne supportaient plus l’incompétence de systèmes usés jusqu’à la corde qui les privaient de la moindre chance d’avoir un avenir décent.
Notre système n’est-il pas usé jusqu’à la corde et combien de jeunes Français peuvent-ils être sûrs d’avoir un avenir décent ? Mais c’est toujours le problème de « la goutte d’eau » ou de « l’étincelle ».

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