Il faut toujours se méfier des comparaisons hâtives. Même si « la théorie des dominos » est une réalité, l’Egypte n’est ni la Tunisie, ni l’Iran. Et Moubarak n’est ni Ben Ali, ni le Chah.
Depuis quelques jours, on peut même se demander si la place Tahrir, cœur de toutes les manifestations anti-Moubarak, ne risque pas de ressembler avant longtemps à la place Tien an Men.
En 1989, le monde entier avait cru que les centaines de milliers de jeunes Chinois qui manifestaient sur la grande place de Pékin, entre la Cité interdite et le mausolée de Mao, et qui avaient même élevé une réplique de la statue de la Liberté, allaient balayer la dictature communiste. Deng Xiaoping avait laissé pourrir la situation puis avait envoyé l’armée et tout était rentré « dans l’ordre ».
Depuis 48 heures, on voit, place Tahrir, des contre-manifestants, pro-Moubarak, attaquer à coups de barre de fer et de cocktails Molotov ceux qui réclament depuis une semaine le départ immédiat de Moubarak.
Il est très vraisemblable que ces « fidèles » de Moubarak sont, en grande partie, des policiers en civil et des voyous payés par le parti présidentiel. Mais il peut y avoir aussi, parmi eux, des Egyptiens plus ou moins satisfaits des progrès économiques réalisés par le régime, qui redoutent l’aventure et plus encore une prise du pouvoir par les Islamistes.
Personne ne peut croire, en effet, vu leur ampleur, que les manifestations auxquelles on assiste actuellement à travers tout le pays soient totalement spontanées. Or, les Frères Musulmans sont la seule force politique capable de mobiliser de telles foules.
Rien n’est donc joué et l’attitude de l’armée est très révélatrice. Alors qu’il y a quelques jours elle déclarait que les revendications des manifestants étaient « légitimes » et qu’elle annonçait qu’elle ne tirerait jamais contre la foule, depuis mardi, abandonnant leur rôle d’interposition qu’ils s’étaient assignés, les militaires laissent ostensiblement passer les contre-manifestants et ne les empêchent pas de matraquer les opposants désarmés.
L’armée s’est peut-être contentée des quelques nominations (de militaires) annoncées par Moubarak à la tête du pays et de son engagement à ne pas se représenter en septembre à un nouveau mandat. Mais elle ne veut sans doute ni d’un Baradeï, inconnu dans son propre pays depuis des années (il habite une jolie maison dans le Gers) ni d’une révolution islamiste.
Il est évident que les déclarations d’Obama (et dans une beaucoup plus faible mesure de Sarkozy) ont été une chance inespérée pour Moubarak. Les Egyptiens reprochaient au raïs d’être « une marionnette de l’Occident ». Dès l’instant où l’Occident l’abandonne et exige son départ immédiat, le réflexe national se met à jouer et la marionnette retrouve un certain prestige. La marionnette des Américains devient une victime de ces mêmes Yankees.
Cela dit, même si l’Egypte n’est ni la Tunisie ni l’Iran, elle n’est pas la Chine non plus. Moubarak va peut-être réussir à se maintenir au pouvoir encore quelques mois mais rien ne rentrera dans l’ordre pour autant. Les Frères Musulmans sont sortis de leur semi-clandestinité, ont fait la preuve de leur force et attendront les premières échéances électorales pour prendre « démocratiquement » le pouvoir.
On comprend l’inquiétude d’Israël. Le Hamas a le pouvoir à Gaza, le Hezbollah vient de le prendre au Liban, les Islamistes bougent en Jordanie et triomphent en Egypte. Les dirigeants israéliens ont commis une erreur impardonnable. Pendant plus de trente ans, ils n’ont pas su profiter d’une situation inespérée pour Israël (avec une Egypte et une Jordanie « amies ») pour parvenir avec les Palestiniens un accord acceptable par tous.
Il est aujourd’hui trop tard. Quoi qu’il arrive au Caire, à Amman ou à Beyrouth, aucun de ces voisins ne pourra continuer à avoir des relations « normales » avec l’Etat juif.

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