Personne, bien sûr, n’aurait l’idée saugrenue de comparer Nicolas Sarkozy à Ben Ali ou à Moubarak. La France n’est pas une dictature et son président n’est pas un potentat. Et pourtant…
Quand on découvre dans les journaux ce qu’ont été les régimes tunisien et égyptien (ce qu’on savait d’ailleurs pour l’essentiel) et pour peu, bien sûr, qu’on ait mauvais esprit, on en arrive à se demander, par moments, si nous sommes vraiment dans une démocratie aussi irréprochable qu’exemplaire.
Qu’apprend-on en effet ? Au hasard :
Que les deux dictateurs avaient totalement muselé l’ensemble de la presse, nommant personnellement les patrons de l’audiovisuel alors que la presse écrite appartenait à quelques milliardaires, amis d’autant plus sûrs que leurs activités principales dépendaient, généralement, des commandes de l’Etat,
Qu’ils avaient, l’un et l’autre, promu des « copains » à tous les postes clés de la justice afin de faire étouffer tous les dossiers qui auraient pu être embarrassants,
Qu’ils avaient nommé des « fidèles d’entre les fidèles » à la tête de la police, de toutes les préfectures importantes et des grandes entreprises, ce qui leur permettait de contrôler d’une main de fer à la fois l’administration et l’économie du pays,
Qu’il y avait, autour de chacun des deux trônes, un « premier cercle » d’amis composé exclusivement des plus grandes fortunes du pays qui, pour avoir su se montrer généreuses quand il l’avait fallu, étaient très largement récompensées de leur fidélité,
Qu’il y avait, dans chacun des deux palais, deux ou trois âmes damnées aux pouvoirs exorbitants, chargées des basses oeuvres et de la rédaction des discours officiels,
Que les ministres avaient été choisis à la tête du client, voire de la cliente, parfois pour faire plaisir à « madame » et qu’ils étaient considérés ostensiblement par leur patron comme de simples larbins,
Que le système permettait aux grandes fortunes, généralement impudiques, de s’enrichir toujours plus alors que les classes moyennes s’appauvrissaient d’année en année et que les jeunes, mal formés, étaient sans avenir,
Que Moubarak préparait son propre fils aux plus grandes destinées, ce qui avait scandalisé l’opinion,
Que Ben Ali et Moubarak avaient toujours superbement méprisé toutes les manifestations de rue et toutes les grèves qui révélaient pourtant un mécontentement de plus en plus vif de la population,
Que ces deux régimes, en principe affiliés à l’Internationale socialiste, n’étaient, en, fait, que des oligarchies corrompues jusqu’à la moelle où les membres de la cour, fumant le cigare, se déplaçant en jet privé et fréquentant la jet set la plus faisandée de la planète, traficotaient avec les plus grandes fortunes,
Etc., etc.
Certes, tout cela n’a strictement rien à voir avec de qui se passe dans notre belle démocratie.
Ce n’est pas en France que le président nommerait lui-même le patron de France télévision, que les journaux appartiendraient à Dassault, Rothschild, Bolloré, Bouygues ou Lagardère, que les anciens ronds-de-cuir des Hauts-de-Seine se retrouveraient à tous les postes clés de la police et de l’administration, que certains juges particulièrement complaisants, auraient eu des promotions étrangement rapides, qu’il y aurait un « premier cercle » de généreux donateurs du parti grassement récompensés, que Claude Guéant et Henri Guaino seraient, sans la moindre légitimité, les hommes les plus puissants de la République, que le gouvernement ne serait qu’une équipe de quatrième division et de pomme-pomme girls, que les riches s’enrichiraient alors que les classes moyennes seraient de plus en plus précarisées, que le fils du président aurait pu être nommé, avant même la fin de ses études (médiocres) à un poste clé ou que le président de la République aurait à la fois totalement méprisé les résultats d’un référendum sans ambiguïté sur l’Europe et des manifestations de rue rassemblant quelques millions de mécontents et superbement ignoré un malaise de plus en plus profond touchant aussi bien les magistrats, que les enseignants, que les professions médicales, que les fonctionnaires, que les jeunes.
Aucun rapport donc entre les deux présidents déchus et celui qui est déjà candidat à un second mandat. Nous voilà donc pleinement rassurés. Cela dit, il y a tout de même cette petite odeur de fric qui pourrit un peu l’ambiance, une sorte de mépris de l’opinion qui fait parfois un peu fléchir les sondages, une évidente incapacité du gouvernement à faire face aux problèmes les plus urgents et un autoritarisme maladroit d’un « raïs » qui, avant même d’avoir atteint les trente ans de règne, semble bien fatigué et qui souvent paraît perdre totalement les pédales.
Qui sait si le printemps 2012 ne sera pas un printemps français ?

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