L’autre jour, nous faisions l’éloge du tout petit livre de Stéphane Hessel (30 pages, 3 €) dont le succès en librairie dépasse toutes les prévisions puisqu’il s’est déjà vendu à plus de 500.000 exemplaires. Son titre à lui seul explique, sans doute, ce triomphe : « Indignez-vous ! ». L’ancien résistant, l’ancien ambassadeur, âgé aujourd’hui de 93 ans, nous lance, dans ce qui ressemble à un dernier souffle, ce mot d’ordre en nous rappelant que c’est un devoir de s’indigner devant l’inadmissible.
Il a parfaitement raison. Tout est devenu intolérable aujourd’hui dans notre société. Que les riches s’enrichissent encore plus mais surtout que les pauvres soient de plus en plus pauvres et, pire encore, de plus en plus nombreux, que des pans entiers de notre population basculent dans la précarité, que 8 millions de Français vivent sous la ligne de pauvreté, qu’il y ait 4 millions de chômeurs, 3 millions de mal logés, que des hommes et des femmes meurent de froid dans nos rues, que des malades ne puissent plus avoir accès aux soins indispensables.
Mais aussi qu’il y ait désormais deux France que tout oppose et qui s’ignorent superbement. Une France au quotidien confortable et dont les enfants ont un avenir assuré et une France qui végète dans l’angoisse, à crédits, et dont les enfants sont voués, faute de culture, de formation, d’écoles à la hauteur, à des sous-emplois, au chômage, à l’assistanat, voire à la délinquance. La France des « beaux quartiers » et celle des « zones pourries ».
Mais aussi qu’on ait totalement oublié les grands principes qui faisaient la France autrement plus que la géographie ou l’histoire et qui font désormais rigoler « les esprits forts » : la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Ce qui voulait dire la solidarité, l’accueil, le respect de l’autre, l’humanisme.
Au fond, avec son « Travailler plus pour gagner plus » (et ses relations incestueuses avec les grandes fortunes du CAC 40), Sarkozy a repris le slogan de Guizot qui disait aux Français « Enrichissez-vous ! » Sarkozy ignorait sans doute que le « règne » de Guizot s’était terminé avec la révolution de 1848 et la chute de la monarchie.
Inconsciemment, les Français savent que « l’argent ne fait pas le bonheur », surtout quand on n’en a pas. Il nous faut autre chose. Ne serait-ce que pour espérer. Un sondage nous apprend aujourd’hui que les Français sont les gens « les plus pessimistes du monde ». Nous sommes plus pessimistes quant à notre avenir que les Afghans ou que les Irakiens ! A dix-sept mois des élections présidentielles cela devrait tout de même « interpeller » le président de la République qui a bien l’intention de se représenter…
Le vieux monsieur a raison de « gueuler », d’essayer de nous réveiller car nous nous sommes habitués à l’intolérable, résignés à l’inadmissible, fermant les yeux sur le sort de ceux qu’on appelait pudiquement « les exclus », sans nous rendre compte qu’une société qui laisse sur les bas-côtés de la route une majorité des siens va droit à la mort.
Nous nous endormons paisiblement et même avec bonne conscience dans l’agonie de notre monde. Paul Valéry affirmait : « Les grandes civilisations savent désormais qu’elles sont mortelles ». Mais il oubliait de préciser que c’est parce qu’elles le veulent bien et qu’elles ont fini par ne plus s’indigner.
Cela dit, l’indignation ne suffit pas à éviter la mort programmée. Après s’être réveiller du coma, il faut revivre, reconstruire, repartir du bon pied.
Stéphane Hessel est un vieux nostalgique de la gauche de sa jeunesse d’antan. Il a oublié les catastrophes de Guy Mollet, les erreurs de Mitterrand, les absurdités de Jospin. Il soutient Martine Aubry, « la dame des 35 heures » que même Valls, l’un des grands espoirs du PS, veut maintenant « déverrouiller ».
Les 500.000 lecteurs de Stéphane Hessel sont sans doute prêts à s’indigner, mais après ?
En écoutant, depuis deux jours, les vœux que nous ont imposés tous ceux qui rêvent à l’Elysée, qui nous ont parlé d’« un autre avenir, avec une France forte, confiante et juste » (Martine Aubry), d’« une alternative » (Villepin), d’« une civilisation que nous aurons à construire ensemble » (Ségolène Royal), d’« un climat d’unité » qu’il faudrait retrouver (Bayrou), on avait la très désagréable impression d’être, une fois de plus, à la foire à Neu-Neu et d’entendre brailler des bateleurs d’estrade.
Mais les roulements de tambour de ces forains ne couvrent plus les grondements de la foule…
Aujourd’hui, nous commençons –enfin- à nous indigner mais nous n’avons toujours personne vers qui nous tourner.

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