Il y avait un chef d’Etat qui prenait ses sujets pour des gogos. Pour se faire couronner, il leur avait promis monts et merveilles. Avec lui, il leur suffirait de travailler plus pour faire fortune, avec lui, les Ecuries d’Augias seraient nettoyées et le royaume serait « irréprochable », avec lui les caisses (vides) du pays se rempliraient, etc.
Installé sur son trône, il s’était mis à parcourir le monde et comme ses sujets semblaient un peu s’en étonner, il avait pris l’habitude de leur raconter que, partout où il allait, dans chaque capitale, son charme était tel qu’il réussissait à vendre à tous ces gens émerveillés toutes les plus belles productions du terroir. Des trains à grande vitesse, des centrales nucléaires, des avions de combat.
La foule des courtisans applaudissait à tout rompre et la presse complaisante s’exclamait. Si, à la longue, le roitelet était, peut-être, un peu décevant sur le plan intérieur, le commis-voyageur était un génie. Grâce à lui, notre industrie allait tourner à plein régime, nos chômeurs retrouveraient du travail, les devises allaient rentrer à flots. Tous ces contrats, plus mirifiques les uns que les autres, se chiffraient en milliards d’euros (ou de dollars), en millions d’heures de travail et prouvaient bien que la technologie de notre pays était, contrairement à ce qu’osaient affirmer certains mauvais esprits, toujours largement en avance sur celle de tous nos concurrents.
Très curieusement –le Français n’étant pas d’un naturel curieux- personne ne se préoccupait de la suite des événements. Le souverain avait dit qu’il avait vendu des centrales nucléaires à Abu Dhabi, les TGV à l’Arabie saoudite, des Rafale au Brésil. On l’avait lu sur toute la largueur des « unes » de nos journaux. Nous étions rassurés.
Aujourd’hui, il faut avoir une loupe pour lire que Dilma Roussef, la nouvelle présidente du Brésil, va, sans guère de doute, préférer le F18 fabriqué par Boeing au Rafale fabriqué par Dassault et que l’Arabie saoudite va, très vraisemblablement, choisir le train à grande vitesse espagnol plutôt que le TGV d’Alstom pour relier La Mecque à Médine. Seule la presse spécialisée rappelle, d’un mot, qu’Abu Dhabi a finalement, pour ses centrales, écarté Areva au profit des Coréens.
Sarkozy nous aurait-il raconté n’importe quoi ? On ne veut pas le croire.
On dira que le Rafale est trop cher et, sans doute, trop sophistiqué, que notre TGV commence à faire vieillot et que les prouesses récentes de la SNCF n’incitent guère à choisir du matériel français, que les malheurs de nos centrales dernier cri peuvent décourager certains acheteurs éventuels. C’est vrai.
Mais alors deux choses.
Sur le fond, pourquoi ne pas avoir lancé une ambitieuse politique industrielle (qui s’imposait), avec des crédits considérables pour la recherche ?
Sur la forme, pourquoi s’être ridiculisé en annonçant, partout et à tous les coups, la signature de contrats éblouissants alors qu’il ne s’agissait que d’amorces plus ou moins vagues de discussions commerciales ?
Notre génial commis-voyageur n’a vendu ni Rafale, ni TGV, ni centrales nucléaires. Il n’a vendu aux gogos que nous sommes que la peau d’ours qu’il n’avait pas tués. Et il a dû faire rigoler à Brasilia, à Ryad et à Abu Dhabi.
A l’heure où nous écrivons ces lignes (selon la formule consacrée) on ne sait pas encore si les gogos vont continuer à gober…

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