Nicolas Sarkozy a reconnu, ce matin, qu’il avait peut-être « sous-estimé l’exaspération du peuple ». Ce mea culpa, un peu tardif, est un premier pas vers la lucidité. Il ne faut jamais sous-estimer l’exaspération du peuple. Ca se termine généralement très mal.
Naturellement, il est toujours difficile de quantifier le degré d’exaspération d’un peuple et on peut parfois se demander ce qu’est vraiment le peuple. A quel moment des gens qui auront été successivement inquiets, déçus, mécontents vont-ils basculer dans l’exaspération ? Quelques millions de pauvres types qui manifestent dans les rues représentent-ils « le peuple » ? Mais alors que faire de quelques milliers de privilégiés qui se gobergent sans pudeur ? Ne font-ils pas partie, eux aussi, du « peuple » ?
Cela dit, il est bien que le chef de l’Etat ait ainsi reconnu son erreur. On veut croire que désormais il va faire davantage attention à ce qu’on appelle « l’opinion publique », sortir un peu de son palais doré, de son entourage de courtisans et de ses certitudes toutes faites pour écouter « la rue », même si, bien sûr, ce n’est pas à elle de faire la loi.
D’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’écouter les cris de la foule pour comprendre les raisons d’une éventuelle exaspération. Il suffit de consulter les dossiers et, avec eux, les chiffres. Pas seulement ceux des sondages, toujours aléatoires. Non, les chiffres du chômage, des jeunes diplômés sans emploi, des mal-logés, de tous ceux qui voient leur niveau de vie continuer à l’effondrer, des sans-espoir, des désespérés.
Avec aujourd’hui 70% d’opinions défavorables (record absolu toutes catégories) Sarkozy est convaincu que les seize mois qui nous séparent de l’élection présidentielle vont lui suffire pour remonter la pente. A coups de promesses alléchantes ou de projets fumeux, en nous parlant de la dépendance ou d’une suppression éventuelle de l’ISF et du bouclier fiscal ou, mieux encore, en proposant à Obama et à Jintao « une réforme du système monétaire international », avec « une taxe sur les transactions financières » et l’élaboration d’« un socle de protection sociale universel ».
On imagine déjà les éclats de rire des deux maîtres du G2, celui de Washington, roi du dollar, et celui de Pékin, empereur du développement économique accéléré.
Le malheur de Sarkozy c’est que, pour calmer l’exaspération des Français, il ne peut pas nous refaire « le coup de la rupture », comme en 2007. Cette fois, c’est Dominique Strauss-Kahn (ou Martine Aubry) qui pourra nous promettre monts et merveilles et il (ou elle) ne va sûrement pas s’en priver. Lui, le pauvre Sarkozy, va être jugé sur son bilan. Et il faut bien constater qu’avec application, acharnement, entêtement, il a tout fait précisément pour… exaspérer le peuple.
Seulement voilà, quand Sarkozy nous parle de l’exaspération du peuple qu’il a peut-être sous-estimée, c’est du peuple… tunisien dont il s’agit.
Certes, on ne va pas comparer la situation de la Tunisie et celle que nous connaissons chez nous. La dictature de Ben Ali n’avait rien à voir avec l’autoritarisme de Sarkozy, la corruption du régime tunisien était sans commune mesure avec les dérives de l’oligarchie qui règne chez nous, on ne peut pas mettre sur le même pied les privilèges scandaleux dont bénéficiait tout l’entourage du potentat tunisien avec les petits avantages dont peuvent éventuellement profiter les « copains du Fouquet’s », on ne peut pas dire que la presse française soit à la botte du pouvoir…
Mais l’exaspération n’est-elle pas ici aussi, de ce côté-ci de la Méditerranée ? Les Tunisiens qui ne pouvaient plus supporter Ben Ali prennent le risque de faire ressortir de leurs caches les Islamistes. Rien ne dit que les Français ne vont pas, eux, prendre le risque de faire ressortir de leurs oubliettes les socialistes…

Dans les rues de Tunis, on criait « Dégage, Ben Ali! ». Dans certains cortèges parisiens, on a entendu « Casse-toi, Sarko! »

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