Ben Ali est un bon policier. Il a su imposer une chape de plomb sur la Tunisie et il sait faire tirer à balles réelles sur la foule des mécontents. Mais on le dit totalement analphabète. Il n’a donc rien pu lire sur l’Iran et les erreurs du Chah. C’est bien dommage.
Il aurait appris que, quand on a muselé toutes les oppositions démocratiques, il ne reste plus comme refuge, comme exutoire, comme espoir, pour ceux qui sont « les oubliés du progrès », « les exclus du développement », « les plus misérables des malheureux », que les mosquées, le Coran et les prêches des imams les plus radicaux.
Le Chah avait une opposition libérale « de bon ton » qui le gênait un peu en lui reprochant la corruption de son entourage, son alignement aveugle sur les Etats-Unis et ses méthodes, parfois, un peu expéditives. Le Chah qui était tout sauf un fin politique et qui, fils d’un cosaque illettré, se prenait pour le descendant de Darius, n’a pas voulu écouter ces démocrates qu’on aurait pu qualifier de « radicaux valoisiens » au sens de la IVème République, à l’instar d’un de leurs chefs, Chapour Bakhtiar.
Il les a fait pourchasser, persécuter, éliminer par sa police politique, la sinistre Savak.
Du coup, tous ceux qui ne profitaient pas des pétrodollars qui inondaient le pays, qui n’avaient pas leur part du gâteau impérial, qui avaient quitté leurs villages perdus, attirés par les lumières de Téhéran ou des torchères du Golfe, et qui s’étaient retrouvés dans de sordides bidonvilles n’eurent d’autre asile que les mosquées pour murmurer leur mécontentement, leur rancœur, leur rage.
Et l’ayatollah Khomeiny que tout le monde avait oublié dans son exil irakien lointain devint le Messie (en Iran, on dit « l’imam occulté ») pour des milliers, puis des centaines de milliers, puis des millions de va-nu-pieds, de crève-la-faim, de désespérés.
L’autre grande erreur du Chah avait été de ne pas comprendre qu’il faut toujours savoir maîtriser un développement économique. C’est-à-dire ne pas permettre que l’enrichissement trop rapide et impudique des uns n’apparaisse comme scandaleux aux autres, aux laissés-pour-compte.
Les paysans iraniens avaient quitté la pauvre terre qu’ils grattaient depuis des siècles pour faire fortune à Téhéran, à Chiraz ou à Ispahan. Ils n’y avaient trouvé qu’une misère bien pire encore que celle qu’ils avaient fuie, tout en voyant passer, sur les autoroutes qui traversaient leurs bidonvilles, les belles limousines des favoris du trône, de l’Occident et du pétrole.
La dictature et la misère sont les deux terreaux de l’Islamisme. Ben Ali-le-flic a commis les deux mêmes erreurs que le Chah voici trente ans.
Les Tunisiens ne sont ni des révolutionnaires ni des fanatiques de l’Islam (sauf, peut-être, à Kairouan-la-Sainte). Ce sont des Méditerranéens qui, depuis Carthage, se sont frottés à tous les peuples, à toutes les civilisations, à toutes les cultures de tout le bassin méditerranéen. Bourguiba, le père de l’Indépendance (qu’il est interdit d’évoquer aujourd’hui en Tunisie) avait, dès 1956, imposé sans problème dans ce pays musulman, un « code du statut personnel » qui interdisait la polygamie et la répudiation et faisait presque de la femme l’égale de l’homme. Démocratisée (relativement), la Tunisie était devenue le pays le moins religieux du monde arabo-musulman.
Pourquoi Ben Ali qui a « destitué pour incapacité » Bourguiba en 1987 a-t-il remplacé cette (tout relative) démocratie tunisienne par un régime policier sans pitié ? Pour faire oublier son « coup d’Etat » contre le fondateur de la République et faire taire les nostalgiques du Néo-Destour ? Pour obtenir des réélections à plus de 99% des voix (99,27% en 1989, 99,91% en1994, 99,44% en 1999, 99,27% au référendum de 2002, etc.) ? Pour empêcher toute critique contre le népotisme et la corruption de son régime ?
En remplissant ses prisons, le dictateur n’a pas compris qu’il remplissait aussi les mosquées. Comme l’avait fait le Chah.
Tout le monde a félicité Ben Ali pour les progrès économiques (incontestables) que la Tunisie a réalisés depuis des années. L’Iran, aidée, il est vrai, par les revenus du pétrole, avait, elle aussi, connu une croissance époustouflante pendant des années. En Tunisie, comme en Iran jadis, des quartiers nouveaux, des zones industrielles, des villes résidentielles ont poussé comme des champignons autour de toutes les grandes villes et une petite caste à l’ombre du trône s’est enrichie sans retenue ni pudeur. Tout allait bien. Le Shah faisait, jadis, la fête à Persépolis, Ben Ali recevait tous les dirigeants de la planète dans son palais de Carthage.
Mais Ben Ali, pas plus qu’autrefois le Chah, n’avait pas compris que les chiffres de croissance d’un pays n’ont aucun intérêt si, dans ce même pays, quelques dizaines de milliers de gens s’enrichissent alors que des millions de pauvres sombrent dans une misère atroce.
On disait, dans les années 70, que le Chah était « le gendarme de l’Occident au Moyen-Orient ». On disait, depuis dix ans, que Ben Ali incarnait « un exemple de développement réussi ». Nous fermions pudiquement les yeux sur les innombrables violations des Droits de l’Homme et les épouvantables inégalités sociales qui s’aggravaient, comme si les mots « liberté » et « égalité » n’avaient pas de sens dans ces pays-là.
Certes, la morale n’a pas sa place dans la géostratégie mais un minimum de lucidité aurait dû faire comprendre à nos dirigeants que des régimes qui envoient leurs opposants dans les mosquées et qui créent une misère insupportable, sont inévitablement condamnés. Et qu’il est donc absurde de jouer aveuglément leur carte.
En faisant tirer dans la foule, comme l’avait fait à plusieurs reprises le Chah, Ben Ali va peut-être gagner quelques mois, quelques années. Mais il n’est plus qu’en sursis. Comme, d’ailleurs, et pour les mêmes raisons son voisin Bouteflika.
Nos dirigeants ont été assez bêtes pour croire et tenter de nous faire croire que les dictatures étaient « le meilleur rempart à la menace islamiste » et qu’il fallait donc fermer les yeux sur nos grands principes pour mener le combat contre « les fous d’Allah ».
Mais tous ceux qui ont un peu fréquenté ces pays savent parfaitement que l’Islamisme n’est pas « tombé du ciel » et qu’il n’a rien à voir avec une foi personnelle qui aurait soudainement touché quelques dizaines de millions de fidèles. L’Islamisme est une révolution politique et sociale qui veut balayer des régimes dictatoriaux et oligarchique et qui s’en prend à la civilisation occidentale, précisément parce que l’Occident a soutenu et soutient encore des régimes honnis.

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