Les 35 heures c’est comme le Gevrey-Chambertin. Quand on y a goûté, on y a pris goût et on ne peut plus s’en passer.
Manuel Valls a eu une fameuse idée en rouvrant ce débat. Non seulement, grâce à son coup d’éclat, il fait « la une » de toute l’actualité politique depuis trois jours ce qui ne doit pas déplaire à son égo, non seulement il a secoué le cocotier de la rue Solferino ce qui permet aux ténors du PS d’avoir enfin un sujet de conversation, mais, en plus et surtout, il a préparé le terrain pour Dominique Strauss-Kahn qui, sans l’aide de quelques picadors de son genre, ne pourrait pas (dans quelques mois) entrer dans l’arène, revêtu de son habit de lumière, pour nous déclarer qu’il va terrasser la bête (la crise) en faisant les moulinets de la social-démocratie et en portant l’estocade du réalisme.
Tout le monde le sait, le directeur général du FMI ne pourra pénétrer, la tête haute, à l’Elysée que s’il a dit aux Français qu’il allait leur falloir… « Travailler plus pour espérer gagner autant ». En clair, que, devant la mondialisation (et l’Europe), il allait falloir essayer de se remettre dans la compétition internationale si nous voulons sauvegarder (un peu de) notre système de retraite, de protection sociale, d’assistanat plus ou moins généralisé.
Or, avant de battre Sarkozy, aux points ou par KO, il faut que DSK passe l’épreuve des primaires de la gauche. Certes, son habitude de caracoler désormais loin en tête dans tous les sondages va inciter bon nombre de sympathisants à le choisir pour que la gauche goûte enfin et à nouveau aux plaisirs de la victoire. Mais il y a encore des militants (de base et des sommets) qui croient au Grand Soir et aux Matins radieux et pour lesquels l’Elysée ne vaut pas un renoncement au moindre dogme gravé dans le marbre du cimetière des éléphants. Pour eux, c’est encore « plutôt rouges que vainqueurs »
En ayant refusé de défendre le tabou des 60 ans et en s’attaquant au tabou des 35 heures, le « gentil » Valls joue les trompettistes de Jéricho et veut faire s’écrouler les murs de la citadelle et les colonnes du temple pour que « le Messie » puisse triompher.
Ce qui est amusant ce sont les réactions à ce qui n’est, en fait, qu’une opération de « marketing strauss-kahnien » bien menée.
Les uns s’indignent que Valls ait pu parler du « déverrouillage » de ces fameuses 35 heures. Comme s’ils ne savaient pas que, depuis huit ans, elles ont été « détricotées ». Il faudra qu’on nous explique, avec précision, la différence entre le « dé-verrouillage » et le « dé-tricotage ». On pourrait aussi nous parler du « dé-mantèlement », du « dé-shabillage » ou du « dé-glingage ».
Mais les plus intéressants à observer sont, comme toujours, ceux qui montent sur leurs grands chevaux. Pour eux, l’affaire des 35 heures est… un choix de civilisation. Rien de moins.
A les entendre, à 35 heures, l’homme est libre, heureux, peut s’épanouir pleinement, caresser la muse et le goujon, en un mot « vivre ». Alors qu’il est évident –toujours selon eux et même si nous ne nous en étions pas aperçus- qu’à 39 heures, l’homme n’est qu’un esclave du capitalisme, qu’un robot du productivisme, qu’une bête de somme abrutie à la tâche. On a l’impression que défendre les 35 heures c’est prôner un avenir radieux avec des petits Français qui gambadent dans les prés, au milieu des fleurs et des oiseaux qui gazouillent alors qu’évoquer timidement leur abrogation serait souhaiter un retour à l’enfer de Zola.
Tout le monde a oublié que quand Jospin, Strauss-Kahn et Martine Aubry avaient instauré les 35 heures ce n’était pas pour permettre aux Français de « se la couler douce » mais pour lutter contre le chômage au nom du principe (démontré absurde par les faits) du « partage du travail ». Blum avait déjà tenté la même expérience pour les mêmes raisons en 1936 et connu le même échec. Les lois de l’économie sont sans pitié : moins on travaille moins il y a du travail, c’est-à-dire que moins ceux qui ont un travail travaillent, moins ceux qui n’ont pas de travail ont une chance d’en trouver un. C’est sans doute regrettable mais c’est comme çà.
Aujourd’hui, alors que nous avons 4 millions de chômeurs, les défenseurs des 35 heures n’évoquent évidemment plus le partage du travail. Ils ont déplacé le débat et nous parlent du « mieux vivre », de « la civilisation du temps libre », d’un « progrès » qui consisterait, depuis la nuit des temps, à libérer petit à petit l’homme de « la malédiction du travail ».
Ce débat est grotesque. D’un côté, il y a ceux qui nous disent que le travail est « une chance d’épanouissement pour l’homme », de l’autre ceux qui nous affirment que le travail est « un asservissement pour l’homme ». Or tous ces « prédicateurs de bistrots » travaillent, les uns comme les autres, dans le confort douillet de leurs bureaux. Ils ne connaissent ni le travail épuisant, abrutissant de ceux qui pointent en usine, ni l’angoisse atroce du chômeur à la recherche d’un « boulot ».
Pour l’écrasante majorité des salariés français, le travail n’est ni un « épanouissement » ni un « asservissement ». C’est une nécessité vitale. Ils travaillent « pour bouffer », pour éduquer leurs gosses. En parodiant Molière, on peut dire que s’il ne faut sans doute pas « vivre pour travailler » il faut, évidemment, « travailler pour vivre ».
On doit chercher à « travailler mieux » en améliorant les conditions de travail de chacun mais on ne peut pas indéfiniment demander à « travailler moins ». Le « toujours moins » des uns et aussi absurde que le « toujours plus » des autres.
Certes, avec la retraite à 60 ans et les 35 heures, sans parler du chômage des seniors, des femmes et des jeunes, les Français pouvaient s’enorgueillirent d’être parmi ceux qui « en font le moins », même si notre « productivité individuelle » est l’une des plus performantes. Mais notre dette, tous nos déficits et plus encore notre catastrophique balance du commerce extérieur devraient nous faire réfléchir. Faut-il vraiment continuer à courir vers le précipice ?
Tant que la planète entière n’aura pas adopté « la civilisation des loisirs » -et ce n’est pas demain la veille- il nous faudra nous débattre avec celle du travail.
Nous avons pris goût au « temps libre » comme certains d’entre nous ont pris goût au Gevrey-Chambertin. Mais il y a un moment où il faut, hélas, arrêter de boire. Ne serait-ce que parce qu’on ne peut plus s’offrir de bonnes bouteilles. Ni de bon temps.

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