Marine Le Pen continue d’avoir la vedette. Depuis trois jours, on ne parle que d’elle à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, dans tous les milieux politiques et même, sans doute, à l’Elysée. Chacun se demande si elle va vouloir (et pouvoir) changer le Front National, le rendre « fréquentable » et, plus encore, si elle va réussir à réitérer l’exploit de son père en 2002 : être présente au second tour des présidentielles de 2012.
Une chose est sûre : elle inquiète. Surtout à droite, bien sûr, où les plus pessimistes imaginent déjà « un 21 avril à l’envers ». A gauche, on sourit plutôt. Tout en se demandant si, dans cette hypothèse d’un 21 avril à l’envers, l’UMP aura le courage de faire ce qu’avait fait le PS en 2002 : appeler, au nom des valeurs de la République, toutes les voix à se porter sur l’adversaire du candidat du Front National. Les électeurs de l’UMP accepteront-ils de voter pour Strauss-Kahn (ou Martine Aubry) aussi facilement que les électeurs du PS avaient accepté de voter pour Chirac ? Ce n’est pas sûr.
Le dernier sondage paru devrait rassurer tout le monde. Au premier tour, Strauss-Kahn obtiendrait 31% des voix, Sarkozy 25% et Marine Le Pen 17%. Au second tour, DSK l’emporterait très haut la main avec 64% des voix devant un Sarkozy à 36%. (En un mois, DSK-le silencieux a encore gagné 2%. Sans qu’on comprenne pourquoi si ce n’est que Sarkozy en a encore perdu 2% et, là, on comprend parfaitement pourquoi).
Avec 17%, Martine Le Pen est donc encore loin de pouvoir aller en finale. Le tout est, bien sûr, de savoir quels seront les scores que feront les « petits » candidats du centre ou de droite, les Bayrou, Borloo, Morin, Villepin, Dupont-Aignan et autres Christine Boutin qui, tous, vont grignoter des voix de Sarkozy. Ils peuvent encore lui faire perdre 6 à 7% et si Marine Le Pen en grappille 1 ou 2%, c’est elle qui sera au second tour. On n’en est pas encore là mais ce scénario n’est pas de la pure science-fiction.
Quel va être le positionnement de Marine Le Pen ? Le fonds de commerce traditionnel du Front National a toujours été le mécontentement des Français. Ce mécontentement (et le mot est faible) n’a fait qu’amplifier tout au cours des vingt dernières années. D’où la montée progressive de Jean-Marie Le Pen. Et il est évident que Sarkozy est une chance inespérée pour Marine Le Pen puisqu’il a déçu, désespéré, trahi tout un électorat de droite et d’extrême droite qu’il avait su, un instant, séduire en 2007.
Marine Le Pen veut visiblement transformer le parti « protestataire » de son père en un parti « de gouvernement » avec lequel la droite classique pourrait faire des alliances. Elle en a assez de voir que la maison familiale n’est qu’une « auberge des râleurs », qu’un « asile des furieux » où se retrouvent, pêle-mêle, les derniers nostalgiques de l’Algérie française, les déçus du communisme, les adeptes de Mgr Lefebvre, des « braves gens » désespérés qui ont vu leur niveau de vie s’effondrer et quelques poignées de racistes, de xénophobes et d’antisémites. Elle voudrait entrer dans la cour des grands.
Mais cette ambition se heurte à deux réalités : l’image du Front National que vingt ans de prises de position et de dérapages verbaux de son chef ont mis au ban de notre vie politique et, plus encore, l’incohérence de la démarche qu’elle semble vouloir entreprendre.
Pour devenir « respectable » et même « acceptable », Marine Le Pen va devoir renoncer à tous les excès chers à son père et ne plus se limiter aux deux thèmes qui avaient fait la fortune du FN : l’immigration et la sécurité.
Mais elle se trouve alors devant un dilemme bien difficile. En banalisant le Front National, en évoquant, comme elle l’a fait dimanche dernier, des problèmes économiques et autres, non seulement elle dévoile les faiblesses d’un éventuel programme du FN mais surtout elle est obligée de baisser de ton, de changer de registre, de ne plus jouer les pasionarias fustigeant les « tous pourris ».
Il est facile de « gueuler », d’être l’éternel protestataire contre tout et contre tous. C’est ce qu’a fait, avec succès, son père qui n’a jamais imaginé pouvoir accéder au pouvoir et qui se complaisait dans ce rôle d’agitateur et de trouble-fête, ravi d’être ainsi diabolisé et faisant son miel de toutes les accusations qu’on portait contre lui et qu’il avait recherchées.
Il est beaucoup plus difficile de devenir « respectable », « fréquentable » car, du coup, on perd ipso facto tous les déçus, tous les mécontents, tous les furieux.
Marine Le Pen va devoir choisir. Soit elle transforme l’image du FN, le banalise, ce qui ne sera pas facile, et elle risque alors de perdre une bonne partie de son électorat, soit elle chausse les bottes de son père et elle restera en marge de la vie politique avec comme seul espoir arriver au second tour des présidentielles et donc faire gagner Strauss-Kahn (ou Martine Aubry) avec 80% des voix.

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