Tout le monde connaît le principe du « dîner de cons ». On invite un type qu’on considère comme étant parfaitement ridicule et insupportable, on le fait parler, on le met en avant, on le relance, on l’interroge, on le pousse dans ses derniers retranchements et on se paie sa tête, des hors-d’œuvre aux déserts. Cela peut être un plaisir plus succulent encore que tous les mets les plus délicieux.
Naturellement, il y a un risque –si ce n’est une morale- à ce petit jeu un rien cruel. On ne sait jamais lequel des deux aura, finalement, l’air le plus con.
Depuis son élection à l’Elysée, Sarkozy invite assez régulièrement Chirac à déjeuner dans un restaurant, tantôt chinois, tantôt plutôt auvergnat, des environs de l’Elysée. Chirac aime la culture chinoise et la tête de veau.
Au début, c’était pour Sarkozy qui est teigneux et rancunier (comme le sont souvent les petits) deux heures de jouissance totale.
Il regardait Chirac se goinfrer et, avec un petit sourire de haine, savourait sa victoire. Il se souvenait de toutes les avanies que « l’autre » lui avait fait subir, de toutes les couleuvres que « l’autre » lui avait fait avaler. Il n’avait pas oublié que Chirac et son âme damnée, Villepin, l’appelaient « le nain » et qu’ils s’étouffaient de rire en jurant que jamais le nain n’arriverait à l’Elysée.
Eh bien, le nain était maintenant à l’Elysée, il avait su déjouer tous les pièges et rouler tout le monde dans la farine. Chirac n’était plus qu’un vieux monsieur fatigué et bedonnant et Villepin allait finir si ce n’est à un croc de boucher du moins au fond d’un cul de basse fosse.
Et lui, le nain, allait montrer au monde entier ce qu’un vrai président de la République française, jeune, intelligent et dynamique, était capable de faire en succédant un vieux « rad-soc » somnolent.
Chirac, lui, se léchait les babines, reprenait de la tête de veau, commandait une autre bière et se disait que le nain n’avait toujours pas grandi.
Mais au fil des rencontres, les choses ont doucement évolué.
Chirac dont on a toujours sous-estimé les talents de comédien a commencé par jouer l’admiration. « Bien, cette politique d’ouverture », « Bien, ce mini-traité de Lisbonne », « Bien, cette Union pour la Méditerranée ». L’autre buvait du petit lait et n’entendait pas Chirac ajouter à mini-voix « Même si notre électorat risque, peut-être, d’être un peu déboussolé par moments ».
Puis, acte II, Chirac s’est mis à jouer « l’inquiétude apitoyée ». C’est un de ses meilleurs rôles. « Difficile de changer les habitudes, de moderniser ce pays », « Les Français sont sans doute attachés à une image désuète du chef de l’Etat », « Les élections à mi-mandat ne sont jamais bonnes. Mais là, c’est dur… », « Le chômage, le chômage ! Mitterrand avait, peut-être, raison de dire qu’on avait tout essayé, mais c’est tout de même là-dessus qu’on est toujours jugé », « En plus, vous n’avez vraiment pas de chance avec cette foutue crise. Mais ce sont les risques du métier… ».
Acte III. Chirac semblait s’être redressé. Les vacances lui avaient sans doute réussi. Un coté statue du commandeur. « Vous avez vu les sondages ? Non, je ne parle pas des vôtres, je parle des miens. C’est amusant que les Français semblent me regretter à ce point. Non ? » « Si ! », « Pas facile, le métier ! Hein ! Moi, à votre place, et j’y ai été, j’aurais un peu céder sur les retraites. En tout cas, je n’aurais pas gardé Fillon. Et comment va Carla ? », « Bien, merci, présentez mes hommages à Bernadette », « Je n’oublierai pas. Vous savez à quel point elle vous apprécie ».
Il semble qu’on en soit arrivé au dernier acte de la pièce. Chirac est tout sourire et l’autre semble tirer un peu la gueule. On imagine volontiers, là encore, le dialogue d’aujourd’hui : « Vous vouliez me parler du G8 et du G20 ? », « Oui, je consulte… », « Je vais vous faire une confidence. Je suis comme tous les Français. Je m’en fous complètement »
Puis après un long silence : « Dites-moi, mon cher Nicolas, c’est quoi pour vous la dolce vita que vous semblez vouloir vous offrir dans un an ? Remarquez, à votre âge, çà doit être plus facile qu’au mien »

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