Michèle Alliot-Marie fait ses débuts comme ministre des Affaires étrangères. Et on est stupéfait ! Jamais sans doute, dans toute la longue histoire de la diplomatie française, un patron du Quai d’Orsay n’a été aussi maladroit. Cela dépasse même l’entendement.
Comment a-t-elle pu dire ce qu’elle a dit, hier, devant l’Assemblée nationale ? A-t-elle réalisé, une seule seconde, les réactions que sa « proposition » allait inévitablement provoquer en Tunisie, en Algérie, mais aussi dans tout le Sahel et même dans tout le Tiers-monde arabo-musulman.
Elle était interrogée par l’opposition sur le peu de réactions, pour ne pas dire l’inertie du gouvernement français devant la répression qui s’abat depuis plusieurs jours sur les manifestants tunisiens et qui aurait fait déjà entre 20 et 50 morts parmi ces jeunes descendus dans les rues pour réclamer du travail, un avenir et protester contre la dictature de Ben Ali et la corruption du régime.
On comprend que Michèle Alliot-Marie ait pu être un peu mal à l’aise. Le silence de Paris est assourdissant. Alors que Sarkozy, lui-même, n’hésite pas à s’immiscer dans les affaires ivoiriennes et –ce qui est plus compréhensible- dans celles du Mali, du Niger et de la Mauritanie, il a visiblement donné instruction pour que la France ne voie rien, n’entende rien, ne dise rien à propos de la Tunisie et de « l’ami Ben Ali ».
Mais devant « la représentation nationale », comme on dit, qui l’interrogeait, la ministre devait dire quelque chose.
Elle s’est d’abord contentée de « déplorer les violences ». On a donc cru qu’elle allait se limiter au « service minimum ». Tout le monde déplore toujours toutes les violences. Il est d’ailleurs vraisemblable que, dimanche prochain, le pape lui-même va « déplorer les violences ». Il fait ça très bien. On serait cependant en droit d’attendre de la responsable de la diplomatie française un peu plus que de la diplomatie vaticane.
Eh bien, on a été servi !
Michèle Alliot-Marie a, en effet, alors, devant les parlementaires qu’on veut croire ébahis, proposé… au nom de la France « à la police tunisienne le savoir-faire français –reconnu dans le monde entier- pour régler les situations sécuritaires » (sic !)
En clair, la ministre des Affaires étrangères de la République française qui se croit peut-être encore ministre de l’Intérieur (elle a, comme tout le monde, oublié qu’elle avait été à la Justice entre temps) offre aux « flics » tunisiens l’aimable concours de nos « flics », de nos CRS et de nos gendarmes pour matraquer, « lacrymogéniser », disperser, poursuivre les jeunes manifestants, les pauvres mécontents, les démocrates excédés et éventuellement leur tirer dessus.
Les Français ne savaient pas que « le savoir-faire » français en matière de sécurité était « reconnu dans le monde entier ». Jusqu’à présent nous nous flattions plutôt de la réputation internationale de notre « savoir-faire » en matière culinaire, voire du prestige de notre culture et de notre littérature, voire même de notre réputation d’être « le pays des Droits de l’Homme ». En tous les cas, nous ne pensions pas être, aux yeux de la planète, le pays expert en répression et reconnu comme tel.
Mais c’est évidemment à l’étranger que les propos stupéfiants d’Alliot-Marie vont avoir le plus d’écho.
On peut imaginer sans peine la stupeur des Tunisiens et des Algériens entendant l’ancienne puissance coloniale proposer, au nom d’une coopération bien comprise, d’envoyer des « troupes de pacification » pour remettre de l’ordre dans ses anciennes colonies et sauver des régimes corrompus. Pourquoi Alliot-Marie ne leur a-t-elle pas plutôt offert de leur envoyer la Légion et les Paras ? Ils connaissent…
N’a-t-elle pas compris que ces dictatures agitent en permanence le souvenir lointain (un demi-siècle) de la colonisation française pour expliquer, excuser toutes leurs erreurs, toutes leurs magouilles, tous leurs fiascos économiques, sociaux, politiques ? Et qu’une telle proposition allait évidemment réveiller tous les sentiments anti-français de ces jeunes générations dont le seul rêve, d’ailleurs et pourtant, est de pouvoir émigrer vers la France ?
Les « fous d’Allah » d’Al Qaïda au Maghreb Islamique qui ont enlevé les deux jeunes français dont on a retrouvé les corps, qui avaient assassiné Michèle Germaneau et qui détiennent toujours (du moins veut-on l’espérer) nos cinq otages du site d’uranium d’Arlit utilisent cette haine de la France, du colonialisme français, du néo-colonialisme français pour recruter leurs troupes. La ministre devrait le savoir. C’est écrit sur tous les rapports qui sont sur son bureau.
En lançant sa proposition absurde, Michèle Alliot-Marie a donné à tous les terroristes islamistes (ou autres) le meilleur des arguments. Les jeunes africains savaient déjà que la France soutient à bout de bras certains régimes pour le moins contestables. Le numéro 3 du gouvernement français vient de leur apprendre que Paris était prêt à aider, par la force, ces régimes à se maintenir au pouvoir. C’est fou !
Il ne faudra pas s’étonner si demain de nouveaux Français sont victimes du terrorisme islamiste et si certaines de nos ambassades sont, à nouveau, visées.
La monstrueuse bêtise d’Alliot-Marie deviendra alors criminelle.

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