Que tout le monde s’indigne de la mort dans le désert nigérien des deux otages français enlevés à Niamey par les terroristes d’Al Qaida au Maghreb Islamique est la moindre des choses. Mais que tout le monde, les responsables politiques comme la presse, soit unanime pour affirmer que « le gouvernement a fait ce qu’il devait faire » est stupéfiant.
Une prise d’otages qui se termine par la mort des otages ne peut pas être considérée comme un succès et il y a forcément eu faute quelque part. On veut croire que, l’émotion retombée, la réflexion et un début d’enquête permettront de comprendre pourquoi l’affaire s’est achevée par un tel drame.
Certains mettront, alors, sans doute, en cause la compétence de nos unités « spéciales ». Le commando qui a mené l’action avait-il l’entraînement, la connaissance du terrain, la maîtrise, le matériel nécessaires ? Sûrement pas.
Certes, le désert nigérien est un champ de bataille particulièrement difficile et les hommes d’AQMI des combattants particulièrement redoutables puisqu’ils sont « chez eux » dans ces immensités désertiques et, plus encore, que leur fanatisme religieux les pousse à ne pas craindre la mort et à chercher à tuer le plus d’« infidèles » possible.
Les satellites, les avions de reconnaissance, les hélicoptères, les armes les plus sophistiquées ne peuvent pas grand-chose contre des groupes de terroristes se faufilant entre les dunes et les cailloux. On en fait, depuis des années, la tragique expérience en Afghanistan.
L’armée française avait, d’ailleurs, déjà connu de tels échecs, dans les mêmes circonstances, au Tchad en tentant vainement, pendant des années, de venir à bout de la rébellion des Toubous du nord (qui, en 1974, avaient « inventé » la prise d’otages moderne en enlevant Françoise Claustre et Marc Combe). Rappelons, pour mémoire, que cette guerre interminable s’est achevée par la victoire des rebelles dont le chef Hissène Habré est devenu pendant quelques années, le chef de l’Etat tchadien.
Pour pouvoir mener de telles opérations sur le terrain, il faudrait, évidemment, avoir la complicité des tribus locales qui sillonnent la région, connaissent les points d’eau et les caches. Or, cela fait très longtemps –depuis la disparition des derniers officiers des affaires indigènes et des derniers missionnaires- que nous n’avons plus aucun contact avec ce monde très particulier du désert sahélien. Trois mois après leur enlèvement, nous ne savons toujours pas où se trouvent nos cinq otages capturés sur le champ d’uranium d’Arlit.
Si nous ne savons rien sur ces rebelles, leur nombre, leurs moyens d’action, leurs bases d’entraînement, les aides internationales qu’ils reçoivent, eux savent tout sur la présence française dans la région.
Il est évident qu’ils connaissaient en détail les installations de protection du site d’Arlit. Ce n’est pas un hasard si, dans ce petit restaurant de Niamey, où se trouvaient des dizaines d’expatriés, ils ont pris ces deux Français-là. L’un des deux allait épouser une nigérienne musulmane. Chose inadmissible pour des fanatiques islamistes. L’AQMI a désormais des informateurs complices au sein de toutes les communautés occidentales de la région.
Mais après avoir fait le procès de nos militaires, il faudra bien faire celui de ceux qui ont donné les ordres. Certains affirment déjà que Sarkozy devait prendre le risque (énorme) de sacrifier nos deux otages pour démontrer aux terroristes que la France ne céderait plus au chantage et qu’elle leur mènerait une guerre sans merci.
Que le président de la République ne se fasse aucune illusion. Aux yeux des militants d’AQMI, l’opération de vendredi dernier n’a pas démontré la détermination de Paris, elle a prouvé que les armées française et nigérienne étaient incapables de réussir une opération. Et ils doivent actuellement fêter une victoire.
Tout le monde sera d’accord pour dire qu’il faut tout faire pour empêcher que le cœur de l’Afrique de l’ouest ne bascule dans le fanatisme islamiste. Cela fait des années que certains signalent les progrès considérables que fait cet islam radical dans tous les pays du Sahel et dans tous les pays côtiers, grâce à l’argent du Golfe, à la déliquescence de l’économie, à la corruption des régimes locaux, à l’afflux dans les banlieues misérables des capitales de populations affamées qui quittent leurs villages.
Rappelons au passage que les plus grandes « villes » maliennes ou nigériennes se trouvent… dans la région parisienne.
Mener la guerre à la filiale sahélienne d’Al Qaïda, comme l’évoque Sarkozy, supposerait une véritable reprise en main des gouvernements de tous ces pays, une chasse sans pitié à la corruption, un minimum de démocratisation, un développement économique et social accéléré pour rattraper un demi-siècle d’indépendance perdu. Autant dire une forme distinguée de néo-colonialisme.
Nous n’avons ni l’envie ni surtout les moyens de mener une telle croisade.
Certes, il faut s’indigner mais il faut aussi savoir rester lucide.

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