Bizarre autant qu’étrange. La campagne pour les présidentielle a à peine commencé -à gauche, les candidats se bousculent déjà et, à droite, Sarkozy tente de se refaire si ce n’est une virginité du moins une nouvelle image- et nous avons appris, comme par hasard, ces jours derniers : 1) qu’au Figaro, le directeur général Francis Morel était remplacé par Marc Feuillé, 2) qu’au Monde, Eric Fottorino était remplacé par Erik Izraéléwicz, 3) qu’à Libération, Laurent Joffrin était remplacé par Nicolas Demorand, 4) qu’au Nouvel Observateur, Denis Olivennes était remplacé par Laurent Joffrin (et que la meilleure « plume » du journal, Jacques Julliard, passait à Marianne), 5) qu’à Europe 1 (+ Paris Match + le Journal du dimanche), Alexandre Bompard était remplacé par Denis Olivennes.
Jamais dans l’histoire de la presse parisienne, nous n’avions assisté à un tel chambardement. Le spectacle tient à la fois du stand de tir et du jeu des chaises musicales. Les propriétaires qui ne sont pas tous des économiquement faibles -Dassault, Bergé, Rothschild, Lagardère, Perdriel- changent de jockeys avant d’aborder la dernière ligne droite. Du coup, certaines « cravaches » troquent une casaque pour une autre alors que quelques malheureux disparaissent.
Les mauvais esprits verront derrière ce nouveau « casting » la main de Sarkozy. On sait que le président de la République qui s’est déjà attribué les pleins pouvoirs dans l’audiovisuel public n’a jamais hésité à intervenir avec ses gros sabots dans le monde de la presse. On se souvient des efforts maladroits et vains qu’il avait faits pour tenter d’empêcher Bergé et ses amis de s’emparer du Monde.
Cela dit, si on peut parfaitement imaginer qu’il puisse, parfois, arriver à Dassault, Rothschild et Lagardère de vouloir faire un petit plaisir à Sarkozy, on ne peut guère croire que Perdriel et a fortiori Bergé aient d’aussi bonnes intentions.
Mais ce qui est sûr c’est qu’à l’Elysée on est particulièrement attentif à ces mouvements à la tête des grands groupes de presse. Et c’est ce qui est le plus étonnant.
Sarkozy est persuadé que la presse joue un rôle essentiel dans les élections et il est convaincu que s’il est aussi bas, depuis si longtemps, dans tous les sondages d’opinion « c’est la faute à la presse ».
Or, il est de notoriété publique que, depuis des décennies, la presse n’a plus aucune influence sur les électeurs. En 1974, la presse était chabaniste, en 1981, giscardienne, en 1988, chiraquienne, en 1995, balladurienne, en 2002, plutôt jospinienne, en 2007, plutôt royaliste. Sans oublier qu’elle avait nettement prôné le « oui » lors du référendum de 1969 et unanimement le « oui » lors de celui sur la constitution européenne. La presse n’est plus le « contre-pouvoir » qu’elle devrait être mais, sans doute sous l’influence du parisianisme, elle est, bien souvent « à contre-courant », pour ne pas dire « à côté de la plaque ».
Il est d’ailleurs difficile aujourd’hui de considérer Le Figaro, l’Express ou Europe 1 comme des brûlots anti-sarkozistes. Mais quelle que soit la bonne volonté de Mougeotte, de Barbier ou d’Elkabbach il leur est difficile de cacher que le chômage qui, selon Sarkozy devait baisser, a encore augmenté de 3% cette année et que la croissance qu’il devait aller « chercher avec les dents » n’est toujours pas au rendez-vous.
On peut se demander si cette perte d’influence de la presse n’est pas due, en grande partie, à ce qu’il faut bien appeler la respectueuse docilité de certains titres.
Mais que cinq têtes aient changé au cours des derniers jours à la tête de la presse française peut tout de même sembler aussi étrange que bizarre…

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