Non, contrairement à ce que certains ont affirmé aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’hier soir, en nous présentant ses vœux pour la nouvelle année, le président de la République ait été « décevant » au sens exact du terme. Personne n’attendait quoi que ce soit de sa prestation. Il ne pouvait donc pas nous « décevoir ». Mais il a réussi à être très… « mauvais ».
Pas un mot pour se défendre de tout ce dont on l’accuse. Pas une seule idée nouvelle pour demain. Pas la moindre envolée un peu lyrique pour tenter de galvaniser ses derniers partisans. Aucun souffle. Rien. Visiblement, Henri Guaino-la-plume a perdu la main. On avait l’impression que le chef de l’Etat s’ennuyait (avec nous) en ânonnant un texte que lui aurait bâtonné sans conviction le gendarme de service au portail de l’Elysée.
Certes, le bilan de 2010 ne pouvait pas être flamboyant et les perspectives pour 2011 n’ont rien de réjouissant. Mais tout de même. On avait connu Sarkozy meilleur dans les effets de manche, les coups de menton et les « demain on rasera gratis ».
Même dans l’autosatisfaction, son registre de prédilection, il a été désespérément palot.
A propos de la situation générale, c’est-à-dire, en clair, de la fameuse crise, il nous a affirmé que nous nous en étions « mieux sortis que les autres ». D’abord, ce n’est pas une consolation et, ensuite, c’est faux.
Il est vrai que nous nous en sommes mieux sortis que… les Grecs, les Irlandais ou les Portugais. Mais de qui se moque-t-on ? Paris n’a jamais, Dieu merci, été en compétition avec Athènes, Dublin ou Lisbonne qui n’ont jamais joué dans la même cour que nous. Les seuls avec lesquels nous sommes en concurrence et avec lesquels nous devons nous comparer, ce sont les Allemands. Or, eux, ils s’en sont beaucoup mieux sortis que nous. Et Sarkozy le sait parfaitement, Angela Merkel le lui rappelle en permanence.
D’ailleurs, en vérité –et Sarkozy ne semble pas en avoir conscience- personne, en Europe du moins, n’en est encore sorti, de la crise. Alors qu’en Asie certains pays ont retrouvé une croissance à deux chiffres.
Dire, comme l’a fait Sarkozy hier soir, que « les réformes » (qu’il a lancées) « ont commencé à porter leurs fruits » c’est se moquer ostensiblement des Français. Tout simplement parce que ces réformes –celle des universités et celle des retraites, pour l’essentiel- se sont pas encore entrées en application.
Parler du « succès des heures supplémentaires défiscalisées » quand le chômage explose et qu’on en est à 4 millions de chômeurs est totalement indécent.
C’est donc un bilan tronqué, inexact mais surtout diablement incomplet que le chef de l’Etat nous a présenté.
Il ne nous a rien dit sur les déficits et la dette qui se sont considérablement aggravées tout au cours de 2010 ; rien non plus sur l’insécurité qui, elle aussi, s’est aggravée au cours des derniers mois ; rien non plus sur l’immigration alors que l’année a été marquée à la fois par l’absurde opération sur l’identité nationale, l’idiote affaire de la burqa, la scandaleuse stigmatisation des Français « de fraîche date » et l’insupportable chasse aux Roms. Il avait, hier soir, une occasion merveilleuse pour s’expliquer, voire s’excuser. Il n’en a rien fait.
Il aurait pu aussi nous dire pourquoi il lui avait fallu cinq mois pour faire son remaniement ministériel et pourquoi il avait viré tous ceux qu’il nous avait présentés comme symbolisant « l’ouverture » et « la diversité », les deux « mamelles » de son règne débutant.
Personnellement, j’aurais aimé quelques mots sur « la moralisation de notre vie politique ». Il nous avait promis « une République irréprochable ». L’année 2010 restera comme celle de tous les scandales, l’affaire Clearstream, l’affaire Bettencourt-Woerth, l’affaire de Karachi, l’affaire du Médiator, sans parler des cigares de Christian Blanc ou des jets privés d’Estrosi et de Alain Joyandet et de quelques autres babioles du même tonneau.
Rien. A croire que Sarkozy n’a jamais ouvert un seul journal de toute l’année et que, bercé par les chansonnettes mélodieuses de Carla, il n’a jamais regardé un seul journal télévisé.
Et pour l’année qui commence ? Rien de nouveau. On va parler de la dépendance (on le savait), on va mettre des jurés populaires (on le savait) on va évoquer la fiscalité (on le savait). Là, on peut remarquer que le président n’a prononcé ni le terme de « bouclier fiscal » ni les trois lettres fatidiques de l’ISF. Ce mutisme en dit long sur les sables mouvants dans lesquels va se perdre la grande réforme de la fiscalité annoncée.
Au fond, la seule (petite) surprise de la soirée a été l’insistance frénétique avec laquelle il s’est mis à défendre l’euro. Il est vraisemblable qu’en voyant ainsi le président français monter sur ses grands chevaux pour se faire l’avocat de la monnaie européenne, les experts américains, japonais et chinois en ont déjà conclu que l’euro était définitivement condamné à disparaître.
Les Français, du moins ceux qui n’avaient pas déjà changé de chaîne, ont sûrement sursauté à deux reprises.
D’abord, quand Sarkozy a déclaré textuellement, en évoquant les mois à venir : « Je ferai mon devoir en écoutant, en dialoguant, mais, lorsque le moment sera venu, en prenant les décisions qui s’imposent » (sic !) Comment n’a-t-il pas relu le texte qu’on lui avait préparé et n’a-t-il pas compris qu’il lui était impossible de s’engager à écouter et à dialoguer en ajoutant qu’il prendrait, seul, ses décisions, le moment venu.
Ensuite, quand il s’est engagé, toujours pour l’année 2011, à « respecter nos principes républicains les plus chers, la laïcité et le refus du communautarisme ». Il est stupéfiant qu’un président de la République française se sente obligé de s’engager à respecter les principes républicains. Sarkozy ignore sans doute qu’en les trahissant, il risquerait la haute Cour.
Mais surtout, il faut bien dire qu’il ne manque pas de culot. Comment ose-t-il parler de la laïcité, lui qui a inventé le concept monstrueux de la « laïcité positive » ? Comment ose-t-il faire mine de fustiger le communautarisme, lui qui a aussi inventé le concept, tout aussi monstrueux, de la « discrimination positive » ?
La chance de Sarkozy c’est que personne n’a dû faire vraiment attention à ce qu’il disait. Sinon, les Français commenceraient à se demander si, à force d’être à bout d’arguments, il n’est pas au bout du rouleau…

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