C’est une « affaire » dont on parlait déjà depuis quelque temps mais que le Nouvel Observateur de cette semaine révèle en détail. Une « affaire » ou plutôt un « scandale ».
On dira qu’il y a plus grave aujourd’hui. Oui et non. Car ce scandale éclaire d’une lumière crue le degré d’inconscience et, plus grave encore, de pourriture dans lequel a sombré notre régime.
En deux mots : le projet consiste à vendre (ou, pour être tout à fait exact, à louer pour… 99 ans) le ministère de la Marine, place de la Concorde, à un homme d’affaires qu’on dit « flamboyant » et qui, avec des capitaux du Golfe (sans doute du Qatar), veut transformer ce bâtiment historique de l’une des plus belles places du monde en… une galerie marchande, avec des magasins de grand luxe, et en un hôtel quatre étoiles, avec suites, piscine et grand restaurant.
C’est comme si l’Etat vendait Versailles à une chaîne de lupanars ou le Louvre à des organisateurs de soirées sadomasochistes. Et personne ne proteste !
Officiellement, on nous dit que le ministère de la Marine doit quitter la place de la Concorde en 2014 pour emménager, avec le ministère de la Défense (qui va quitter la rue Saint Dominique) et le ministère de l’Air (qui va quitter le boulevard Balard) dans une grand ensemble à construire dans la XVème arrondissement et qui regroupera les trois armes.
On peut déjà se demander si, en cette période d’austérité, c’est bien le moment de se construire un « Pentagone à la française ». Mais on nous affirme que la rationalisation permet de réduire les frais. Sans nous préciser toutefois ce que va coûter le dit « Pentagone », quelles seront les commissions, les pots de vin et les dessous-de-table…
On nous raconte aussi que l’Etat a besoin d’argent et que la « privatisation » de certains bâtiments publics (et historiques) permettra de remplir, en partie, des caisses vides. Quand on a 1.500 milliards de dettes, en est-on vraiment réduit à mettre en location nos plus beaux ministères ?
Mais c’est ici qu’on commence à patauger dans les combines, dans les magouilles, dans les scandales.
L’homme d’affaires « flamboyant » qui veut et sans doute va transformer le ministère de la Marine en galerie marchande s’appelle Alexandre Allard. Il a fait fortune « dans le net » (ce qui n’est jamais tout à fait net) mais s’est fait connaître en 2008, quand il a acheté l’hôtel Royal Monceau et qu’il a invité le Tout Paris (frelaté) à « une soirée festive de démolition », chacun des invités, en smoking et robe du soir, recevant une pioche et devant s’amuser, entre deux coupes de champagne, à casser le plus de murs, de meubles, d’installations possible. On voit le bon goût du bonhomme. Depuis, Allard a revendu le Royal Monceau à des Qataris (déjà) pour se lancer dans son projet de la place de la Concorde.
Mais comme il est malin et qu’il pouvait imaginer que son projet risquait de susciter quelques réticences, il s’est offert pour mener « l’opération Concorde » un agent de relations publiques en la personne de Renaud Donnedieu de Vabres dont il a même fait le numéro deux de son groupe.
Tout le monde a oublié que Donnedieu a été le ministre de la Culture de Raffarin et de Villepin ce qui lui a permis de monnayer l’ouverture d’une « annexe » du Louvre à Abu Dhabi (déjà le Golfe !). Mais personne n’ignore qu’il intéresse, en ce moment, particulièrement la justice qui enquête sur l’affaire des sous-marins pakistanais. En effet, en tant que « conseiller » du ministre de la Défense de l’époque, François Léotard, c’était lui, Donnedieu, qui gérait les commissions et peut-être bien les rétro-commissions…
Et ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent que ce même Donnedieu a été condamné, en 2004, pour blanchiment d’argent dans le financement du Parti Républicain de ce même François Léotard qui a, lui aussi, été condamné.
Pour Allard, Donnedieu de Vabres était donc l’homme parfait pour mener à bien l’affaire de la place de la Concorde.
Il faut être juste, Donnedieu a bien travaillé. Au départ, ce n’était pas facile. D’abord, parce que, bien sûr, le ministère de la Marine était un monument historique classé. Ensuite, parce Chirac avait obtenu de Bouygues une « convention de mécénat » qui prévoyait que Bouygues finance et réalise la restauration de tous les salons du ministère et de sa façade.
Mais Donnedieu avait de… l’entre-gens. Il a donc obtenu, en 2007, de son copain Eric Woerth, ministre du Budget, une première décision plaçant (en douce) le ministère de la Marine parmi « les bâtiments dont l’Etat pouvait se séparer par mesures d’économie ». Puis, quelques semaines plus tard, il a obtenu que son copain Hervé Morin, devenu ministre de la Défense, (ils avaient été ensemble au cabinet de Léotard) accepte, sans broncher, de faire déménager, au plus tôt, le ministère de la Marine.
Ne restait plus qu’à affiner puis à imposer le projet. Donnedieu a trouvé deux spécialistes de renom : l’architecte Jean Nouvel (qui a imaginé un rez-de-chaussée avec trente boutiques, des salles de ventes pour Sotheby’s et Christie’s, une cour de galeries de tableaux et, dans les étages, 18 appartements, 74 suites, une piscine, un SPA) et le chef cuisinier Ducasse (qui a imaginé, lui, une « brasserie Louis XV » et un « restaurant Marie-Antoinette »). On marche sur la tête !
Puis, Donnedieu a fait jouer à fond son carnet d’adresses car il fallait tout de même faire semblant de l’emporter au moment de « l’appel à projets » que le gouvernement était obligé de lancer.
Et question « lobbying », Donnedieu s’y connaît puisqu’aujourd’hui, parmi les partisans de cette opération stupéfiante, on trouve pêle-mêle : les deux âmes damnées de l’Elysée, Guéant et Guaino, Christine Lagarde, François Pinault, Martin Bouygues, Jacques Séguéla, Pierre Bergé, Claire Chazal, Marc-Olivier Fogiel et même… Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre.
Donnedieu affirme désormais que ce projet « qui va redonner à Paris un cœur qui bat plus fort » (sic !) est soutenu par l’Elysée, c’est-à-dire par « les » Sarkozy, par le ministère de la Culture, c’est-à-dire par Frédéric Mitterrand, et par l’Hôtel de Ville de Paris, c’est-à-dire par Delanoë.
L’idée de transformer ce monument historique, chef d’œuvre de l’architecture du XVIII, en un souk pour milliardaires du Golfe devrait déjà susciter l’indignation. Mais qu’on retrouve, en plus et comme par hasard, dans cette affaire, tous les magouilleurs du régime donne carrément la nausée.
Par moments, on se dit qu’il faudrait vite réinstaller la guillotine place de la Concorde, justement devant ce ministère de la Marine. Et s’en servir…

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