Marine Le Pen s’est lancée dans deux campagnes à la fois. Une première devant les militants du Front National pour se faire élire présidente du FN et succéder à son père. Là, les résultats ne font guère de doute. Au FN, on a le sens de la famille. Et une seconde campagne, cette fois nationale, carrément pour les présidentielles, avec, bien sûr, pour ambition de réitérer l’exploit de son père en 2002, être présent au second tour. Là, les choses seront, peut-être, un peu plus difficiles.
Ces deux campagnes sont évidemment difficiles à mener en parallèle. Pour les militants du FN, Marine Le Pen doit apparaître en « digne fille de son père ». Or, on lui a reproché de vouloir adoucir le FN, arrondir les aspérités, le rendre fréquentable. Pour les vieux Lepenistes, nostalgiques de Pétain et de l’OAS selon les générations, elle est soupçonnée des pires trahisons. Il lui faut donc prouver qu’elle ne fait pas du Le Pen « light » et qu’elle aussi sait manier la provocation en clamant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.
Mais, en même temps, si elle veut battre les records électoraux de son père sur le plan national, elle doit, effectivement, offrir une image nouvelle, plus respectable de l’extrême-droite, éviter tous les dérapages qui, certes, ont fait la fortune de son père mais qui l’ont fait accuser du pire des racismes et de la pire des xénophobies et l’ont mis au ban de notre vie politique. C’est plus délicat.
La semaine dernière, s’adressant à des militants du FN et, de plus, à Lyon, c’est-à-dire dans le fief de son adversaire pour la présidence du parti, Bruno Gollnisch, elle a évoqué les foules musulmanes qui, le vendredi matin, envahissent les alentours des mosquées (trop petites) pour faire, en pleine rue, leurs prières. Et elle a affirmé que ces scènes ressemblaient à une « occupation ». Tout le monde a compris qu’elle voulait dire que le spectacle de ces musulmans dans nos rues rappelaient l’Occupation nazie. Ce qu’elle n’avait pas dit textuellement. Mais en France le seul mot d’ « occupation » renvoie immédiatement aux années les plus noires de notre Histoire.
Depuis c’est un tollé de protestations, d’indignation.
Autant dire que Marine Le Pen a parfaitement réussi son coup et que tous les autres ont sauté à pieds joints dans le piège qu’elle leur avait tendu.
D’abord, parce qu’ils lui ont donné une publicité inespérée. Grâce à cette petite phrase mais surtout grâce aux réactions scandalisées de toute la classe politique, de l’UMP au PS, Marine Le Pen fait la « une » de l’actualité. Mieux que si Drucker lui avait accordé tout un dimanche après-midi sur la chaîne publique. Notre personnel politique « de bon ton » n’a toujours pas compris qu’en diabolisant le Front National au moindre mot un peu indélicat il le renforçait dans une opinion publique qui ne supporte plus ce que les Le Pen père et fille appellent, assez drôlement, l’UMPS.
Ensuite, parce que personne ne peut contester que ce spectacle de milliers de musulmans priant dans nos rues a, en effet, quelque chose de… dérangeant, même si personne n’ose le dire.
Le mot « occupation » était évidemment de la provocation savamment préparée. Mais il y a plus de trente ans un président de la République qui s’appelait Valéry Giscard d’Estaing avait parlé d’« invasion » à propos de cette même immigration. Son successeur, François Mitterrand avait, lui, affirmé qu’il y avait « un seuil de tolérance » à ne pas dépasser et l’avait fixé à 10%. Seuil très largement dépassé aujourd’hui dans certaines communes françaises. Quant au successeur du successeur, Jacques Chirac, il s’était rendu célèbre pour avoir parlé de « l’odeur » que dégageaient ces immigrés.
Or, ni Giscard, ni Mitterrand, ni même Chirac n’avaient provoqué un tel tollé, même si certaines associations « spécialisées » avaient dénoncé ces « dérapages ». Pourquoi faut-il que notre classe politique unanime fasse ainsi de Marine Le Pen la seule porte-parole d’un problème bel et bien réel, qui se pose à tous et qui inquiète une grande partie de l’opinion française, l’intégration dans notre société du flot des immigrés ?
Laurent Fabius avait eu raison le jour où il avait déclaré : « Le Front National pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses ». Le drame de toute notre classe politique, de la droite à la gauche, c’est que non seulement ils n’ont pas su apporter la moindre réponse à ce problème mais qu’ils n’ont même pas osé poser la question. Et le fiasco des tentatives de Sarkozy, avec son pitoyable débat sur l’identité nationale, a bien prouvé ce manque de courage.
Tant que nos hommes politiques « fréquentables » n’auront pas le courage de dire clairement ce qu’ils comptent faire de nos immigrés, quelle place leur accorder, quels droits leur concéder, quelles obligations leur imposer, le Front National pourra attiser toutes les inquiétudes et les pires sentiments plus ou moins refoulés d’une opinion publique aujourd’hui désemparée par toutes les crises qui l’assaillent.
En lui laissant, comme toujours, par peur du qu’en dira-t-on, de la tyrannie de la pensée unique, le monopole de ce dossier, notre faune politique rouvre un boulevard devant Marine Le Pen.
On comprend que certains imaginent déjà, avec angoisse, un 21 avril « à l’envers » (ou pourquoi pas à l’endroit) en 2012. Mais ils l’auront bien cherché.

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