Un avocat ne peut, évidemment, pas être rendu responsable et encore moins coupable des délits ou des crimes de ses clients. Il peut même tout faire pour que ses clients n’aient pas d’ennuis, passent au travers des mailles du filet de la justice. Ce n’est pas tout à fait légal mais c’est admis. Il est payé pour ça.
Où tout se complique c’est quand cet avocat est aussi un responsable politique et qu’on peut alors se demander s’il ne se sert pas de son pouvoir pour arranger les affaires de ses clients. C’est ce qu’on appelait autrefois « le mélange des genres », qu’on appelle désormais « le conflit d’intérêt » mais qui a toujours été scandaleux même si l’opinion, habituée à toutes les turpitudes de nos dirigeants, n’y a guère attaché d’importance pendant bien longtemps.
Nous avons eu, sous la IVème République, un président du Conseil qui était, en même temps, l’avocat du roi du Maroc et personne ne lui en a jamais voulu. Plus récemment, personne ne s’est jamais indigné que Jean-Louis Borloo soit l’avocat d’une étonnante brochette de mis en examen (et parfois en tôle) composée notamment de MM. Tapie, Noir, Carrignon et Mouillot.
Mais les mœurs évoluent, parfois dans le bon sens, au point même que, par exemple, Jean-François Copé vient d’être obligé d’annoncer publiquement qu’il allait prendre un certain recul avec ses activités d’avocat d’affaires.
Or, ne voilà-t-il pas qu’on apprend, que le président de la République a été, pendant des années, l’avocat de Jacques Servier, fondateur et patron du laboratoire du même nom lequel produisait et commercialisait le Médiator, médicament pour diabétiques obèses mais que certains médecins prescrivaient (à tort) comme coupe-faim et qui fit en France entre 500 et 2.000 morts, entre 1976, date de son lancement, et 2009, quand il fut enfin retiré de la vente.
Naturellement, personne ne peut reprocher à Nicolas Sarkozy d’être à l’origine de ce médicament, de n’avoir rien su de sa dangerosité ou de l’avoir prescrit aux cinq millions de Français qui l’ont utilisé pendant ces trente-trois ans. Pas plus qu’on ne peut lui reprocher d’avoir été l’avocat de Jacques Servier dont les bureaux se trouvaient à Neuilly, c’est-à-dire dans la commune dont il était le maire. Il ne faisait que son métier d’avocat en tentant d’arranger au mieux les problèmes de Servier et du laboratoire.
Tout au plus peut-on s’étonner que le président de la République ait éprouvé le besoin d’élever à la dignité (suprême) de Grand-Croix de la Légion d’Honneur ce vieux pharmacien de Jacques Servier, devenu milliardaire. On ne sait pas pourquoi mais, depuis que Sarkozy est à l’Elysée, les récipiendaires de notre ordre national sont toujours un peu suspects. Le vieux monsieur fait sans doute partie, comme Maistre (de l’affaire Bettencourt-Woerth) ou Wildenstein (de l’affaire éponyme), du « premier cercle » des généreux donateurs de l’UMP.
L’ennui c’est que le drame du Médiator est totalement incompréhensible. En 2003, s’apercevant -déjà bien tardivement- des dangers (mortels) du médicament de Servier, l’Espagne et l’Italie l’interdirent à la vente. Mais il faudra attendre six ans pour que la France en fasse autant. Pourquoi ces six années de perdues qui auront, évidemment, causé de nouveaux morts ?
La France est le pays au monde où il y a le plus d’autorisations nécessaires à obtenir pour mettre en vente des médicaments, le plus de contrôles sur les effets de ces produits pharmaceutiques, le plus de commissions de ceci, le plus d’organismes « de veille sanitaire » de cela, le plus de fonctionnaires, de scientifiques, de spécialistes chargés de la sécurité des produits sanitaires.
Comment Servier a-t-il pu faire trainer les choses aussi longtemps, six ans de plus, pour pouvoir vendre encore ses produits mortels au grand public ?
Entre 2003 et 2009, son ancien avocat fut successivement ministre de l’Intérieur, puis ministre des Finances, puis de nouveau ministre de l’Intérieur, tout en étant président du parti majoritaire, avant d’être élu président de la République.
A qui fera-t-on croire que le client d’un tel avocat pourrait ne pas bénéficier d’une certaine « indulgence » de la part d’une administration souvent tatillonne avec les petits mais toujours très respectueuse des puissants ?
Nicolas Sarkozy exige maintenant « une totale transparence » dans l’enquête sur ce drame du Médiator. Il est évident qu’il faut absolument savoir si une quelconque autorité politique a, entre 2003 et 2009, donné à un de ces innombrables services de contrôle ordre de ne pas ennuyer le laboratoire Servier. Bien sûr, au nom de la réputation de l’industrie pharmaceutique française ou au nom de la sauvegarde de l’emploi
Malheureusement, depuis quelque temps, quand l’Elysée exige « la transparence la plus totale », certains magistrats zélés comprennent qu’on leur donne ordre d’écraser totalement l’affaire. Les affaires deviennent transparentes… au point de disparaitre.
Mais l’affaire Servier pourrait bien s’ajouter à l’affaire Karachi, laquelle s’est déjà ajoutée à l’affaire Bettencourt-Woerth. Ca commencerait à faire beaucoup pour un seul homme. Fut-il avocat…
Le quinquennat des affaires !

Mots-clefs : , ,