On a appris aujourd’hui la mort de Jacques Lafleur et tous ceux qui ont vécu les « événements » de Nouvelle-Calédonie dans les années 80 se souviennent soudain d’un personnage étonnant, équivoque, multiple.
Descendant d’un bagnard et fils d’un misérable « Caldoche » devenu, grâce au nickel, milliardaire et sénateur, Jacques Lafleur était un enfant gâté, fêtard, instable, se fâchant avec tous ses amis, autoritaire mais remarquable homme d’affaires ce qui lui avait permis de devenir le véritable roitelet de la Calédonie où il possédait des dizaines d’entreprises et de se faire élire député.
Quand la situation s’était gâtée sur le territoire, que les « Canaques » s’étaient mis à contester la domination des « Caldoches » et surtout que Mitterrand avait voulu (pour faire oublier son attitude pendant l’affaire algérienne) faire de ce territoire du bout du monde une dernière colonie qu’il allait décoloniser, Lafleur était devenu le symbole de la résistance « caldoche ».
Mitterrand n’avait rien compris à la Calédonie. Contrairement à ce qu’il pensait, « les Caldoches » n’étaient pas des pieds noirs. Tout au plus, et selon leur propre jeu de mots, des « pieds nickelés ». Ils n’étaient pas les héritiers de colons arrivés pour exploiter le pays, mais, pour la très grande majorité, des arrière-petits-fils de bagnards qui, leur peine terminée, s’étaient unis à des mélanésiennes du cru et s’étaient mis à gratter la terre. On avait l’habitude de dire qu’en Calédonie il y avait 60% de Mélanésiens, 40% d’Européens et… 70% de métis.
Lafleur s’était battu, avait eu la peau de l’ineffable Pisani que Mitterrand avait envoyé sur place et qui avait multiplié les maladresses et avait financé, souvent de ses propres deniers, un petit lobby parisien qui défendait la Calédonie française.
Jusqu’au jour où il fut « touché par la grâce » et compris que c’était cet affrontement entre les deux communautés qui avait créé la Kanakie, chère aux intellectuels gauchistes de la rive gauche parisienne. Et l’incroyable se produisit : il serra la main de son ennemi Jean-Marie Tjibaou, le chef du FLNKS, le Front de Libération National Kanaque et Socialiste.
En fait, Lafleur avait compris que, la gauche étant revenue au pouvoir, après les présidentielles de 1988, il n’aurait plus aucun soutien de Paris et Rocard, nouveau premier ministre, avait eu la bonne idée de faire jouer à la fois la franc-maçonnerie et le protestantisme, les deux frères ennemis étant à la fois « frères » et coreligionnaires.
Mais Lafleur avait surtout compris que, pour les Calédoniens, toutes couleurs confondues et dont certains ne savent même pas où se trouve la mère patrie, le mot « nickel » avait beaucoup plus d’importance que les mots « France » ou « Indépendance ».
Le brillant homme d’affaires qu’il était avant tout avait su « trahir » le médiocre homme politique qu’il était devenu malgré lui. Le cours du nickel l’avait transformé, pendant un temps, en homme d’Etat.
A la plus grande surprise de tous les observateurs qui garderont un souvenir étonné, presque attendri de ce personnage.

Mots-clefs : ,