Certains amis de ce petit blog vont trouver que ça commence à tourner à l’obsession chez moi. Mais je suis de plus en plus convaincu que l’affaire de Karachi va jouer un rôle important dans la campagne présidentielle qui commence. Cela fait des mois que je le clame et le proclame.
Et aujourd’hui, on est bien obligé de constater que… l’étau se resserre, comme on dit dans les romans policiers.
Jusqu’à présent, à l’Elysée, on se contentait de hausser les épaules et de s’indigner des « suspicions malveillantes » que certains « colportaient ».
A entendre Sarkozy et ses proches, rien ne prouvait que l’attentat qui, à Karachi, en 2002, avait fait quinze morts (dont onze Français salariés de la Direction des Constructions navales) ait eu le moindre rapport avec l’arrêt, en 1995, des commissions versées à des intermédiaires dans le cadre de la vente par la France au Pakistan de deux sous-marins en 1994.
D’ailleurs, en tout état de cause, répétait-on dans l’entourage du président, cet arrêt de versement avait été décidé par Jacques Chirac quand il était devenu président de la République. Donc, dans le cas (improbable, selon l’Elysée) où l’attentat aurait été une vengeance contre l’arrêt du versement de ces commissions, le seul responsable de la mort des quinze victimes ne pouvait être que Chirac lui-même.
Circulez, il n’y a rien à voir.
Malheureusement pour Sarkozy et les siens, quand, dans les affaires de contrats d’armement, on parle de commissions versées à des intermédiaires locaux, on pense tout de suite à des rétro-commissions qui auraient, elles, été versées en retour à des Français. Auxquels ? Forcément à ceux qui ont négocié le contrat.
Qui a négocié ce fameux contrat ? Des sous-fifres, comme toujours. Mais il est évident qu’en 1993 et 1994, tout a été dirigé, géré, surveillé par Matignon (Edouard Balladur), par Bercy (Nicolas Sarkozy), par la rue Saint Dominique (François Léotard) et par le Quai d’Orsay (Alain Juppé). On ne vend pas des sous-marins comme on vend du matériel agricole. A fortiori à un pays clé de toute une région, le Pakistan, qui possède l’arme atomique et qui, depuis quarante ans, est en guerre larvée avec son voisin, l’Inde.
Naturellement que Balladur, Sarkozy, Léotard et Juppé aient été au courant de ce contrat, de ces commissions (parfaitement légales) et même de ces rétro-commissions (totalement interdites) ne signifie pas qu’ils aient été les bénéficiaires de ces rétro-commissions.
Circulez, il n’y a rien à voir.
Sauf que… les comptes de la campagne présidentielle de Balladur en 1995 n’étaient pas nets (pas plus d’ailleurs que ceux de la campagne de Chirac), qu’on sait maintenant que le Conseil constitutionnel, alors présidé par Roland Dumas, les a certifiés en violant totalement toutes les lois et que tout le monde avait, dès 1995, compris que si Chirac avait fait arrêter le versement des commissions aux intermédiaires pakistanais c’était surtout pour mettre un terme aux rétro-commissions dont il était convaincu qu’elles renflouaient les comptes de Balladur.
Jusqu’à présent, le juge Renaud van Ruymbeke qui instruit l’affaire avait de sérieux soupçons mais il manquait cruellement de la moindre preuve. On ne signe pas de reçu quand on touche des rétro-commissions.
Il avait tout de même pu apprendre que c’était le ministre du Budget en personne, Sarkozy, qui avait mis sur pied deux sociétés (au Luxembourg), Heine et Eurolux, pour faire transiter discrètement les commissions. Certes, cela commençait à sentir mauvais pour l’ancien ministre du Budget, mais il pouvait toujours affirmer (sans vraiment convaincre) qu’il n’avait jamais entendu parler de rétro-commissions.
Or, et c’est ici que l’étau se resserre sérieusement, van Ruymbeke vient d’interroger Alain Juillet qui lui a carrément avoué que l’Elysée lui avait demandé, en 2008, de « faire quelque chose » pour étouffer l’affaire.
Alain Juillet n’est pas n’importe qui. Il est, d’abord, le neveu de Pierre Juillet, le fameux « père Joseph » de Pompidou qui, pendant des années, joua avec sa complice Marie-France Garaud, un rôle essentiel au sommet de l’Etat. Pendant des années, Alain Juillet a travaillé chez Ricard (comme Charles Pasqua). En 2002, il est devenu, officiellement, directeur du renseignement à la DGSE. Puis, il a pris la direction de « l’intelligence économique » au Secrétariat général du gouvernement et à Matignon. Il s’agit donc d’un de nos meilleurs « James Bond en col blanc ».
Or, c’est lui que l’Elysée charge, en 2008, de prendre contact avec Jean-Marie Boivin, l’ancien mandataire de Heine et d’Eurolux, les deux sociétés luxembourgeoises créées par Sarkozy, et par lesquelles transitaient les commissions.
Pourquoi ? Parce que Boivin, furieux de ne pas avoir touché sa part de commissions jusqu’au bout, a fait savoir à qui de droit qu’il possédait des documents importants et compromettants et que, si on ne se montrait pas généreux à son égard, il n’hésiterait pas à les rendre publics. Le mandataire se transformait en maître-chanteur. C’est, paraît-il, un grand classique dans le monde des marchands de canon.
Première question : pourquoi diable l’Elysée avait-il quelque chose à redouter des documents détenus par Boivin ?
Juillet a rencontré Boivin à trois reprises, à Londres. Mais, et toujours d’après le témoignage de l’homme de la DGSE devant van Ruymbeke, l’affaire, c’est-à-dire le rachat des documents compromettants, ne s’est pas faite. Boivin demandait trop cher et Juillet n’était pas sûr de l’authenticité des documents.
Cela dit, Juillet a appris depuis que Boivin avait finalement remis ses documents aux « autorités françaises » et reçu en échange, en janvier 2009, la coquette somme de 8 millions d’€.
Deuxième question : quelles sont les « autorités françaises » qui ont récupéré les documents et qui ont payé ces 8 millions d’€ ?
Le juge van Ruymbeke n’a toujours pas de preuves mais il commence à avoir des aveux.
Sans vouloir maltraiter la présomption d’innocence, si l’Elysée a bel et bien payé 8 millions d’€ à un maître-chanteur, ancien personnage clé du contrat de la vente des sous-marins, pour récupérer des documents cela pourrait laisser supposer que les soupçons qui circulent depuis des années en laissant entendre que l’ancien porte-parole (et ministre du Budget) de Balladur, devenu depuis président de la République, n’ignorait pas tout de ce qu’il faudra bien finir par appeler « un scandale d’Etat » ne sont pas dénués de tout fondement…
On dit que Dominique de Villepin attend sereinement la venue en appel, en main prochain, du procès Clearstream. Il doit surtout attendre avec délectation la suite de ce roman-feuilleton de l’affaire de Karachi, lui qui était, à l’époque, directeur de cabinet d’Alain Juppé, au quai d’Orsay, c’est-à-dire parfaitement au courant du contrat, avant de se retrouver secrétaire général de l’Elysée aux cotés de Chirac, c’est-à-dire parfaitement au courant des raisons qui avaient poussé Chirac à interrompre le versement des commissions.
Il paraît qu’on va faire un film sur l’affaire Bettencourt. Mais c’est sur cette affaire de Karachi qu’il faut faire un film !

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