En déclarant, cette fois ouvertement, la guerre à Sarkozy, Dominique de Villepin a donné un coup de pied dans la fourmilière. Un grand nombre d’élus de droite qui ne pensent, bien sûr, qu’à leur propre réélection et qui savent qu’elle ne dépendra que des résultats des présidentielles, estiment désormais, comme Villepin, que Sarkozy est « un problème ». Pour la France sans doute, comme l’a dit Villepin, mais d’abord pour la droite.
Or, quelles que puissent être les réactions indignées des Copé et autres Hortefeux devant la dernière sortie de l’ancien premier ministre, bien des notables de l’UMP commencent à se demander si, après tout, la démarche de Villepin est aussi absurde et scandaleuse que les ténors officiels de la sarkozie l’affirment.
A l’heure actuelle, tous les sondages, toutes les manifestations et, plus encore, l’ambiance générale du pays font comprendre que Sarkozy n’est sans doute pas le bon cheval pour la droite en 2012. 70% des Français rejettent Sarkozy. Pour son bilan sur le chômage, l’insécurité, l’immigration, la baisse du niveau de vie, l’augmentation des prélèvements obligatoires, pour sa conception de la gouvernance et son mépris de ses ministres, du parlement et de l’opinion, mais aussi et surtout pour sa personne elle-même. C’est devenu… physique. C’est ce qu’on appelle la sarkophobie et c’est incurable.
Le bling-bling, le Fouquet’s lui collent à la peau. Il aurait voulu être l’incarnation d’une nouvelle droite qui, tout en s’assumant pleinement, savait pratiquer l’ouverture. Il a très rapidement représenté la pire des caricatures de la droite par ses liens affichés avec les grandes fortunes, les « deux cents familles » d’aujourd’hui, sa défense du bouclier fiscal et la plupart de ses décisions.
La « bonne vieille droite française » ne se reconnaît plus en lui. Elle lui reproche son manque d’allure, sa vulgarité, son absence d’humanisme. Et ce sont des choses qui ne se pardonnent pas. Aujourd’hui, ces bourgeois, grands ou petits, ont juré qu’ils ne voteraient plus jamais pour Sarkozy. S’abstiendront-ils en 2012 ou, pire encore, iront-ils jusqu’à voter pour un Strauss-Kahn qu’ils ont toujours, sans doute à tort (c’est lui le vrai père des 35 heures), trouvé très raisonnable ? Il est encore trop tôt pour le dire.
Mais une chose est sûre : le TSS, « Tout Sauf Sarkozy », revient au galop à l’ordre du jour et même à droite. C’est évidemment un boulevard ouvert devant Villepin… ou un autre.
Quand Copé et les autres affirment que Villepin joue « contre son camp », ils se trompent. Villepin veut provoquer une mutinerie pour que l’équipage jette par-dessus bord un capitaine qui, à ses yeux, conduit le navire vers un naufrage programmé. Convaincu qu’avec Sarkozy et par la seule faute de Sarkozy, la droite va droit dans le mur, il veut sauver son camp.
La droite a toujours eu au moins deux candidats au premier tour des présidentielles. De Gaulle-Lecanuet, en 1965, Pompidou-Poher, en 1969, Giscard-Chaban, en 1974, Giscard-Chirac, en 1981, Chirac-Barre, en 1988, Chirac-Balladur, en 1995, Chirac-Bayrou, en 2002, Sarkozy-Bayrou, en 2007. Cela ne l’a pas empêché de l’emporter bien souvent. Six fois sur huit.
Jusqu’à présent ces duels « fratricides » opposaient des sensibilités différentes, gaullistes contre centristes, pour faire simple. Vu le rejet « épidermique » dont souffre Sarkozy, on pourrait imaginer cette fois un duel fratricide opposant simplement deux personnalités, deux images.
Le danger de la multiplication des candidats est, évidemment, le risque d’un 21 avril. Jospin a été éliminé dès la premier tour, en 2002, uniquement à cause des quelques voix que lui ont « volées » Chevènement et Taubira. Si on imagine les candidatures de Sarkozy, Villepin, Borloo (qui pourrait bien être candidat si Sarkozy ne lui donnait pas Matignon), Morin, Boutin, le spectre de la présence d’un Le Pen (qui serait, cette fois, « une » Le Pen) au second tour, face, cette fois, au candidat de la gauche, ressurgit.
D’autre part, il est évident qu’un duel fratricide au premier tour laisse souvent des traces difficiles à cicatriser avant le second tour. En 1981, l’électorat de Chirac n’a pas rallié Giscard comme un seul homme.
Maintenant le tout est de savoir si Villepin peut devenir « l’homme providentiel» d’ici à 2012. Pour l’instant, il n’a aucun mandat, pas de trésor de guerre, un parti à peine embryonnaire, l’image d’un « aristo prétentieux » et il traîne deux boulets : la dissolution de 1997 et le Contrat Première Embauche. On ne peut donc pas encore dire qu’il a toutes les chances d’être élu dans un fauteuil. Il peut même apparaître comme un vulgaire « charlot » qui rêve simplement de régler ses comptes personnels avec celui qui s’est, bien maladroitement, juré de l’« accrocher à un croc de boucher ».
Mais –et c’est, bien sûr, sa grande chance- il est en tout point le contraire de Sarkozy. Belle allure, distingué, cultivé, excellent orateur (personne n’a oublié son discours à l’ONU sur la guerre d’Irak), il a la taille et la gueule d’un homme d’Etat. Cela fait quarante ans que les Français ont la nostalgie de de Gaulle. Il en joue.
Et il sait ajouter une touche d’humanisme (un peu surprenante de sa part) chaque fois que Sarkozy, dérapant, lui en donne l’occasion. Il a su s’indigner de la dérive sécuritaire et un brin xénophobe de ces derniers mois en dénonçant « la tache faite sur l’honneur du drapeau français ». Parler d’une « tache » cela peut plaire aux centristes, parler du « drapeau » cela peut plaire à la droite.
En 1980, personne n’aurait parié un kopeck sur une victoire de Mitterrand, « vieux cheval de retour de la IVème ». Même chose pour Chirac en 1994, « fasciste inculte ». Et puis, quelques mois, voire quelques semaines avant le premier tour, la mayonnaise avait pris. On leur a soudain trouvé tous les charmes. Pour le premier, parce que les Français ne supportaient plus Giscard, pour le second, parce qu’ils ne supportaient plus Balladur. Oubliés les magouilles du « Florentin », les excès du « bulldozer ». Les Français ne supportent plus Sarkozy. Sont-ils prêts à oublier la dissolution et le CPE ?
Une chose est sûre, à l’Elysée, on ne rigole plus des ambitions de Villepin. Sarkozy était persuadé qu’en face d’une menace d’un retour de la gauche au pouvoir, l’électorat de droite aurait un réflexe d’autodéfense qui lui sauverait la mise. Il croyait que tout était bien verrouillé. Et voilà que le pire des diables sort de sa boite en statue du Commandeur. Le petit Don Juan fait grise mine.
Sarkozy a encore deux cartouches à tirer pour tenter d’imposer le silence dans les rangs de la droite : le remaniement et la présidence du G20.
Mais le remaniement ne sera plus qu’un pétard mouillé. A force de faire lanterner pendant des mois tout le microcosme politique, Sarkozy s’est ridiculisé et il a donné le temps aux adversaires de Borloo de fusiller le favori. S’il choisit Borloo, le pauvre arrivera en guenilles à Matignon. S’il conserve Fillon, tout le monde comprendra que le président a avalé son chapeau.
Quant à la présidence du G20, elle s’annonce sous les pires auspices avec un président français totalement discrédité sur la place internationale. Et il est évident que, sur les dossiers de politique étrangère, Sarkozy n’est pas le plus habile en face de Villepin.
Il est vraisemblable que les sarkozistes de choc vont tenter de ressortir l’affaire Clearstream lorsqu’elle reviendra en appel devant le tribunal. Ils auront tort car on pourrait alors voir ressurgir, comme par hasard, l’affaire des sous-marins pakistanais avec leurs commissions et leurs rétro-commissions, autrement plus grave puisqu’il y a eu mort d’hommes, et qui pourrait bien éclater au visage de celui qui était, à l’époque, à la fois ministre du Budget et directeur de la campagne de Balladur.
Le face-à-face Sarkozy-Villepin risque d’être sanglant. Villepin n’a rien à perdre et Sarkozy n’a plus grand-chose à perdre.

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