Jamais sans doute nous n’avons eu autant de manifestations de rue. C’est devenu une habitude, presque une routine. Les gens mécontents descendent dans les rues, gueulent un peu et rentrent chez eux. Plus mécontents encore qu’avant.
Ces derniers jours, nous avons eu droit à des manifestations : 1) contre la réforme des retraites, pour la 8ème fois et à travers toute la France, 2) contre les violations des Droits de l’homme en Chine, à l’occasion de la visite officielle du président chinois en France, 3) contre l’énergie nucléaire, tout au long du parcours emprunté par le fameux train de déchets radioactifs à destination de l’Allemagne, 4) contre le fermeture de certains centres d’interruption volontaire de grossesse, 5) contre la politique du logement… Cà fait beaucoup et on en oublie sûrement.
Le droit de manifester (surtout son mécontentement) est parfaitement reconnu et c’est une bonne chose. Cela fait partie de la vie démocratique. A condition, bien sûr, que les manifestations ne dégénèrent pas en violences et étant bien entendu que « ce n’est pas la rue qui fait la loi ».
Mais cette étonnante multiplication des manifestations en tout genre révèle non seulement une dangereuse prolifération des mécontentements mais aussi une grave défaillance de notre vie politique.
Il n’est pas « normal », dans une démocratie, qu’on soit obligé de descendre dans la rue, de hurler des slogans, de brandir des calicots pour se faire entendre. La manifestation de rue ne devrait être, comme la grève, qu’un « ultime recours ». Comme les grèves qui ne devraient être déclenchées qu’après l’échec de toutes les tentatives de négociations, les manifestations ne devraient être organisées qu’après l’échec de tous les débats.
Or, en France, et c’est encore une bien fâcheuse « exception française », on fait des grèves « préventives », des grèves « de solidarité », des grèves « d’avertissement » avant même l’amorce de la moindre négociation et on manifeste à propos de n’importe quoi, sans même qu’un début de débat n’ait pu commencer. En France, on ne se parle plus, on paralyse l’économie du pays, on envahit les rues. Où sont les vraies négociations, où sont les vrais débats qui auraient dû éviter qu’on en arrive tout de suite à cet ultime recours ?
On a tout dit sur l’inexistence du syndicalisme français. Nos syndicats ne représentent plus les salariés mis à part les fonctionnaires (7% seulement des salariés français sont syndiqués) et sont encore, bien souvent, accrochés à « la lutte des classes » d’antan et à la défense obstinée de privilèges d’une autre époque. Ils se présentent en adversaires, jamais en partenaires. Comment alors pouvoir négocier, pouvoir débattre. On commence toujours par l’affrontement.
Mais c’est, sans doute, au niveau politique que les choses sont le plus graves. Un président, élu par le peuple, fort d’une majorité confortable, a tous les pouvoirs pendant toute la durée de son mandat. Pour peu qu’il n’ait pas compris qu’au soir de son élection il était devenu le président de « tous » les Français, pourquoi négocierait-il avec les mécontents ou ouvrirait-il un débat avec ses opposants ?
La loi de la majorité s’impose, évidemment, mais elle ne doit pas être la loi du plus fort et ne jamais tenir le moindre compte des minorités.
Un pays qui va d’une grève à l’autre et dont les rues sont éternellement parcourues par des mécontents ne peut qu’être paralysé. La gestion de la réforme des retraites et l’autisme arrogant dont a voulu faire preuve le pouvoir ont démontré à quel point il y avait quelque chose de pourri dans notre démocratie. Et toutes ces manifestations de rue qui se multiplient et qui ne servent à rien d’autre qu’à accroître la rancoeur des mécontents prouvent que notre système est à bout de souffle.

Mots-clefs : , , ,